
Une balade à Rue en trois parties
Chapitre 1
La chapelle du Saint-Esprit et le Christ miraculeux
Rue, petite commune d’environ 3 000 habitants, située à une dizaine de kilomètres de la mer, est une terre de légendes, de mystères, d’intrigues et d’aventures. Pour en découvrir les facettes, j’avais rendez-vous à l’office de tourisme avec Karine Bellart, l’une des trois agents du patrimoine de la ville, aux côtés de Virginie Demarest et Robin Frenel. Ma guide avait pour mission de me faire découvrir trois sites emblématiques du patrimoine et de la culture locale : la chapelle du Saint-Esprit, le musée des frères Caudron et le beffroi, pour la visite duquel Karine me posa d’abord une question : étais-je claustrophobe ou sujette au vertige ? Bien que cochant les deux cases, je me suis dit que si j’avais passé le « test » de la visite des grottes de Naours quelques mois plus tôt, mieux valait ne pas trop s’inquiéter à l’avance. Ma très sympathique guide, intarissable sur l’histoire de sa ville, m’a entraînée dans une visite de trois heures à travers deux millénaires d’histoire, que je me propose de vous relater en trois étapes. En voici la première.
Le Christ échoué et la naissance d’un pèlerinage
Quittons l’office du tourisme pour traverser la rue et pénétrer dans la chapelle du Saint-Esprit juste en face. Cet édifice religieux, qui fut construit de 1440 à 1514, doit son édification à un Christ miraculeux qui s’échoua le premier dimanche d’août 1101 à Rue. Depuis longtemps, la ville, autrefois en bord de mer, s’ensablait, ce qui, à cette époque, avait fait d’elle un port d’échouage, dont l’envasement menaçait de plus en plus l’activité portuaire. La nouvelle du Christ miraculeux se répandit, ce qui attira des foules de pèlerins ; l’économie de la ville était sauvée.
Il est dit que ce Christ faisait partie d’une trinité sculptée au 1er siècle par Nicodème, le disciple de Jésus. Quelques siècles plus tard, un croisé, Étienne, les aurait découverts à Jérusalem chez un chrétien nommé Grégoire. Ce dernier refusa de les lui céder et, préférant s’en remettre à la volonté divine, il les plaça dans trois barques qu’il abandonna aux flots. Toutefois un détail met ce récit à mal : le premier Christ échoué vers 742 à Lucques, en Toscane, où il est conservé depuis, daterait en réalité du VIIIe siècle.

Les deux autres Christ, celui de Dives-sur-Mer, lui aussi miraculeusement parvenu dans une embarcation sur les côtes normandes, et le crucifix de Rue, appartiendraient par conséquent peut-être plus probablement, comme l'avance l'historienne de l'art Claire Labrecque, à une même famille iconographique inspirée du Christ italien et auraient été sculptés vers le XIIe siècle. Ainsi s’inscrivent-ils plutôt dans la tradition des récits hagiographiques* très prisés au Moyen Âge.
La chapelle du Saint-Esprit : un livre de pierre
Toujours est-il que Rue connut dès l’arrivée du crucifix un nouvel essor. Bientôt, même la vaste église paroissiale ne suffit plus à contenir les flux de pèlerins, sans gêner le quotidien liturgique et le recueillement des fidèles. Il fallut toutefois attendre le XVe siècle pour que soit lancée la construction de la chapelle du Saint-Esprit, attirant jusqu’en 1525 de riches donateurs comme Isabelle de Portugal ou Louis XI. Sur la droite de la chapelle se situait la salle basse du trésor où le crucifix était exposé. Aujourd’hui la niche est vide et l’espace occupé par des statues descendues de la façade pour les préserver du temps et des intempéries qui les ont grignotées – des hommes et des femmes de pierre en attente d’une nouvelle destination. Au fond à droite, un escalier, étroit et sombre, aux marches peu profondes et inégales, conduisait le pèlerin, qui le gravissait si possible à genou (comme le précise Claire Labrecque), à la salle haute du trésor où il déposait ses dons avant de redescendre par un autre escalier, nettement plus praticable.

Cet espace, qui, à la grande époque des pèlerinages ressemblait sans nul doute à une caverne d’Ali Baba, ne contient plus aujourd’hui qu’une pietà, un chasublier et une statue de saint Wulphy, dont les reliques se visitent dans l’église voisine construite au XIXe siècle (après la destruction de la précédente), qui porte son nom. Mais il en est peut-être mieux ainsi, puisque rien ne vient distraire l’œil de la richesse du décor qui marie gothique flamboyant et style Renaissance dans une dentelle minérale, paysage végétal et animal, tantôt fantastique et tantôt au reflet de la vie régionale. La vigne, qui illustre la production de vin, et le houblon, celle de la bière, côtoient le chou marin et forment l’écrin où évoluent un bestiaire fantastique et des personnages extraordinaires : on y découvre le bonhomme à la grappe, un squelette, une salamandre, une poule faisane – ou est-ce un phénix – nourrissant un renard ailé ; un dragon guette un escargot pour le dévorer dès qu'il sortira de sa coquille, tandis qu’une salamandre déguste déjà un autre gastéropode.
Tout ici évoque les enluminures des ouvrages médiévaux ; un édifice comme un livre de pierre, chargé de symboles et narrant des récits. À la manière des marges des manuscrits, plantes, animaux et créatures fantastiques y composent un langage visuel que les fidèles du Moyen Âge savaient encore déchiffrer. Hélas, à l’exception de la piéta polychrome, conservée aujourd’hui dans la salle haute, les personnages sculptés des scènes du tympan sur la vie de Jésus ainsi que saint Wulphy se jetant aux pieds du pape furent tous décapités à la Révolution.
La main du Christ : de la fureur révolutionnaire aux campagnes de Napoléon
Le crucifix fut brûlé en 1793. Pris de remords, un soldat sauva la main droite du Christ qu’il confia à une voisine, madame Dupont, qui la garda plusieurs décennies. Le pouce en fut détaché et remis à Joseph Charlet, dit Morand, qui partait aux armées. Madame Dupont cousit dans l’ourlet du pantalon de Joseph pour les campagnes napoléoniennes. L’homme, qui revint indemne au pays, était présent lorsque la main du Christ fut installée dans la chapelle. À cette main, qui se trouve aujourd’hui derrière l’autel de la chapelle, manquait toujours le pouce.

Si l’on se base sur l’idée d’une iconographie inspirée du Santo Volto de Lucques – représenté debout, dans une tunique longue, les yeux ouverts, les bras tendus à l’horizontale et symétriquement –, l’artiste ruen Albert Siffait de Moncourt s’en est inspiré dans l’une de ses toiles marouflées intitulée « L’arrivée du crucifix miraculeux », sachant que le crucifix de Rue n’existait plus lorsque l’artiste peignit son œuvre. En revanche, le Christ qui figure sur l’autel en bois sculpté, réalisé par les frères Duthoit lors de la restauration de la chapelle au XIXe siècle, correspondrait probablement au style du crucifix de Rue, si on se réfère au crucifix sculpté dans la clef-pendante de l’une des trois voûtes de la nef ou à ceux sculptés dans la voussure du porche d’entrée de la nef. Ce maître-autel fut créé et offert par les frères Duthoit en 1850.

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Cependant, en l’absence de description détaillée du crucifix original de Rue avant sa destruction, toute affirmation sur son apparence exacte reste hypothétique et le mystère reste entier.
Les autres fresques de la chapelle de Rue : dévotion royale et miracle médiéval
L’artiste, chargé de décorer la chapelle avait également réalisé deux autres fresques : le pèlerinage de Louis XI – grand donateur de la chapelle – et le miracle des chevaux relatant un épisode du Moyen Âge quand les Abbevillois recoururent au tribunal de Paris pour obtenir la garde du crucifix, prétextant que Rue n'était pas de taille à résister aux attaques d'ennemis potentiels, s’exposant ainsi au risque de perdre cet objet vénéré. La légende raconte que les quatre chevaux attelés à la charrette pour conduire le Christ miraculeux à Abbeville refusèrent d’avancer – comme empêchés par la main de Dieu –, qu’ils firent même demi-tour et reconduisirent leur précieux chargement sur le parvis de l’église. Dieu avait tranché : le crucifix resta à Rue.

Aujourd'hui, la chapelle du Saint-Esprit s’offre au visiteur comme un passionnant récit, tour à tour hommage à Dieu, conte fantastique ou page d’histoire, qui nous happe par ses légendes jusqu’aux temps des disciples du Christ et nous permet de naviguer au gré des époques. Même sans en faire la visite complète, il suffit d’entrer, de se tenir dans le narthex** et de laisser le calme et le merveilleux opérer.
Ici prend fin la visite de la chapelle du Saint-Esprit. Dans la deuxième partie de ma balade à Rue, nous gravirons 76 marches et retrouverons le peintre Albert Siffait de Moncourt.
* L’hagiographie désigne des récits édifiants de la vie de saints, mêlant légendes, miracles et vertus de ces personnes.
** Vestibule d’entrée
Chapitre 2
Le beffroi
Accompagnez-moi à présent au beffroi de Rue où j’ai retrouvé le peintre Albert Siffait de Montcourt et gravi les 76 marches de l’escalier à vis qui mène au chemin de ronde.



Une ville s’affranchit
Après la chapelle du Saint-Esprit, mon infatigable guide Karine Bellart m’a fait découvrir le beffroi de Rue, au Moyen Âge un symbole d’affranchissement – tout au moins partiel – du pouvoir communal. Rue disposait déjà de libertés acquises auprès de Jean de Ponthieu en 1147 ou 1170. C’est toutefois en 1211 que son fils Guillaume ratifia la charte communale (qu’un indélicat déroba dans les années 1990). Elle accordait aux bourgeois de la ville le privilège de s’auto-administrer, de rendre la justice et de prélever des taxes, mais aussi de sonner les cloches. Ces prérogatives donnèrent lieu à la construction de la première tour en bois. Probablement détruite pendant la guerre de Cent Ans, elle fut rebâtie en pierre en 1448, sans que l’on sache avec certitude si elle fut érigée exactement au même endroit que la première.
Du gothique au néogothique
Au XIXe siècle, le beffroi s’agrandit à l’arrière afin d’accueillir non seulement une salle pour le Conseil municipal et les audiences du juge de paix, mais aussi une habitation pour le concierge. Des travaux menés dans les années 1860 ancrent le beffroi dans le style architectural en vogue à l’époque : le néogothique. La tour se dote de quatre échauguettes en encorbellement, coiffées de toits en poivrières, et d’un campanile pour loger non seulement une horloge, mais aussi la cloche de l’église dont le clocher avait été détruit.
Albert Siffait de Moncourt, un amoureux de sa ville
Mais commençons par le commencement, c’est-à-dire par la salle de justice de paix où j’ai retrouvé Albert Siffait de Moncourt, peintre postimpressionniste qui naquit en 1858 dans l’Ain, à Nantua, et qui arriva vers ses deux ans à Rue où il passa le reste de sa vie.
Ce passionné d’histoire et de sa région, qui avait déjà réalisé trois fresques pour la chapelle du Saint-Esprit, propose en 1898 de décorer la salle à prix coûtant. Ainsi peut-on admirer aujourd’hui huit toiles murales marouflées, restaurées entre 2022 et 2023, dépeignant la vie locale.
Elles nous font voyager dans cette fin du 19e siècle que l’artiste évoque, avec un œil de photographe, dans un style rustique et vivant, foisonnant de détails, comme une narration. Seule la toile représentant l’industrie figure une scène sombre : les cheminées qui recrachent une fumée noire peuvent notamment rappeler des épisodes de la littérature réaliste de l’époque. En fait, il s’agit d’une représentation de l’industrie sucrière à la fin de l’automne ou au début de l’hiver puisque les betteraves se récoltent en novembre, d’où cette scène baignée dans une lumière obscure où un ciel incertain se mire dans de grandes flaques étales.


Un carnet de guerre réunit les ennemis d’autrefois
Albert était un véritable témoin de son époque : trop jeune pour être enrôlé pendant la guerre de 1870, il s’engagea en 1914, à 55 ans, dans l’espoir de pouvoir suivre son fils ; un vœu qui ne sera exaucé qu’en 1917, l’espace de quelques mois. Exposé au gaz moutarde, son fils décédera hélas peu après la fin de la Grande Guerre.
Albert, qui avait été affecté en tant qu’estafette, tint un carnet de guerre dans lequel il recueillit ses impressions au fil de ses maints déplacements à cheval. Il y écrivit notamment : « J’entendis un poilu dire en me voyant passer : ‘Ce vieux-là, il monte comme un civil.’ Des éloges que j’ai pu recevoir pendant la guerre celui-ci est un de ceux qui m’ont le plus touché. »* J’en déduis qu’à la différence de beaucoup d’enrôlés dans la cavalerie, Albert savait déjà monter à cheval avant 1914.
Les années passent. En 1940, Rue est occupée. Un soldat allemand, Martin Damm, découvre le carnet de guerre resté dans la maison familiale et l’emporte en Allemagne. Sa veuve le retrouvera en 2002 dans un meuble au grenier. C’est ensuite grâce à l’épouse française du petit-fils de Martin Damm et aux recherches tenaces de la famille Damm que le carnet retrouve le chemin de la France où il est restitué le 14 juin 2003, à Abbeville, lors du vernissage d’une exposition consacrée à Albert Siffait de Moncourt. Helmut Damm, fils de Martin, et son épouse, accompagnés de leur fils Stefan Damm et de son épouse française Nadia, le remettent ce jour-là officiellement aux descendants du peintre. De la sorte, les deux plus grands conflits du 20e siècle auront finalement réuni les ennemis d’autrefois.
Un lieu comme un livre ouvert
Quittons à présent l’univers d’Albert Siffait de Moncourt pour entamer l’ascension de l’escalier à vis aux marches inégales, conçues pour freiner l’assaut d’un ennemi potentiel, et accéder à une salle à voûte gothique où le visiteur peut découvrir une maquette des fortifications de Rue ainsi que les sceaux de la ville.
Au second étage, on parvient à l’ancienne salle des gardes flanquée de la prison dont on prétendait autrefois selon une formule consacrée « qu’arrêté le matin, on était jugé le midi et pendu le soir » – sans aucun doute une exagération. Les murs de cette salle portent encore quelques signatures des temps anciens : des graffitis historiques sous forme de moulins à vent ou d’un bateau, des mascarons figurant des têtes couronnées et, plus récentes, mais non moins émouvantes puisqu’elles nous relient à l’époque moderne, des fioles d’huile fine La Jurassienne, sagement alignées sur une étagère, et, marqués à la craie sur le bois brut, les dates de passage et les noms des artisans qui entretinrent l’horloge jusqu’au jour où le dernier d’entre eux inscrivit « machine électrique en 1964 ».

Après l’effort, la récompense
À quelques marches de là, le visiteur pénètre sur le chemin de ronde, assez large et avec un garde-corps suffisamment haut pour que je ne me retrouve pas tétanisée à m’enfuir à toutes jambes. La récompense au bout des 76 marches ? De loin, on aperçoit par temps clair les falaises de la côte d’Albâtre, la crête des dunes boisées de Saint-Quentin en Tourmont, la demeure où vécut Albert Siffait de Moncourt ou encore des constructions d'après-guerre qui permettent de localiser les limites des fortifications disparues.
Après ce bon bol d’air, ma guide et moi avons amorcé la descente avant de nous diriger vers la dernière étape de ma balade à Rue : le musée des frères Caudron. Dans cette troisième partie, je vous parlerai de l’épopée de Gaston et René Caudron, de leurs débuts à la ferme de Romiotte où, tractés par la Luciole, leur jument, ils accomplirent leur premier vol, de l’essor de leur entreprise qui les conduisit jusqu’en Chine, mais aussi des aviateurs et aviatrices qui furent formés au Crotoy et de leurs exploits.
Sources :
Plateforme ouverte du patrimoine
https://pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/IA80001214
* Albert Siffait de Moncourt
https://www.daras.eu/asm/vie-peintre/
La visite libre n'est pas autorisée. Renseignements en bas de page.
Chapitre 3
Le musée des frères Caudron
L’office du tourisme de Rue et le musée Caudron se partagent un bâtiment en face de la chapelle du Saint-Esprit. Pour accéder aux collections notamment composées de maquettes, de trophées ou encore de photos, il faut traverser l’office du tourisme au-dessus duquel un ornithoptère plane et déploie ses ailes de coton et de saule en signe de bienvenue au musée. Cette maquette à l’échelle un demi d’un aéronef conçu par l’ingénieur prussien Otto Lilienthal, qui perdit la vie lors d’un essai le 9 août 1896 à Gollenberg, invite le visiteur à plonger dans l’épopée de l’aviation aux côtés de deux frères que rien ne prédestinait à devenir constructeurs d’avions. Laissons derrière nous cet engin volant, ce rêve d’Icare, tout droit sorti d’un codex de Léonard de Vinci, et saluons les deux protagonistes de notre histoire.
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Inséparable
À l'entrée du musée se dressent deux bustes en marbre qui ne laissent rien présager de l'extraordinaire aventure des deux frères inséparables : à droite, Gaston l'aîné, aux traits encore légèrement enfantins et à l'expression grave ; à gauche, le juvénil et séduisant Renét. Rien ne semblait prédestiner ces deux frères issus d'un milieu paysan à une carrière de constructeurs d'avions. Pourtant, ils construisirent 10 330 avions et formèrent près de 9 000 pilotes dans leurs écoles (Le Crotoy, Ambérieu en Bugey, Guyancourt-Voisins-le-Bretonneux, Royan et Rochefort-sur-Mer).
En 1900, Gaston avait seize ans et René quatorze lorsque la famille quitta la ferme du Thurel, où les parents étaient manouvriers, pour louer la ferme de Romiotte, à Ponthoile. Des années plus tard, ils y effectueraient leurs premiers vols. Gaston, travailleur et excellent élève, rêvait de devenir ingénieur. René, quant à lui, était féru de sport. Tous deux développèrent une passion pour la mécanique et pour toutes sortes d'expériences, parfois périlleuses.
L'aviation n'en était qu'à ses balbutiements, mais les concepteurs et les pilotes captivaient déjà le public. Ce dernier suivait avec fascination les exploits de Clément Ader, à qui l'on attribue l'invention du mot « avion », de Louis Blériot, qui traversa la Manche en 1909, et des frères Wright, Orville et Wilbur, qui firent voler avec succès le premier avion motorisé en 1903. En 1904, les frères Wright obtinrent un brevet pour leur appareil en France. Quatre ans plus tard, Wilbur se rendit au Mans pour y effectuer des démonstrations, notamment des virages contrôlés et des vols long-courriers.

Optimisme et persévérance
À cette époque, Gaston et René en sont encore à leur phase de
« bricolage ». Leur souhait de créer un bimoteur n’aboutit pas : le moteur commandé n’a pas été livré. Vers 1908, Gaston, marié depuis un an avec Charlotte Devisme et devenu papa d’une petite Odette, a repris le commerce de vins et spiritueux de son beau-père à Rue. René est resté à la ferme de Romiotte pour travailler aux côté.
Mais leur rêve n’est pas mort : puisque leur projet d’un avion motorisé ne s'est pas concrétisé, ils décident en mai 1909 de se passer de moteur, d’atteler leur jument Luciole et de l’utiliser comme force de traction. René s’installe dans le planeur tandis que Gaston, prudent père de famille, prend les rênes de la charrette. Une stèle, en face de l’ancienne ferme familiale de Romiotte, rappelle aujourd’hui encore les vols, certes en ligne droite, mais tout de même à une quinzaine de mètres d’altitude, qu’accomplirent ces deux pionniers. Érigée en mai 1938 par les amis et admirateurs des frères Caudron sous le patronage de l’Aéro Club de France et sur l’initiative des anciens de l’escadrille 202, elle porte cette inscription :
« Vous qui passez, sachez qu’ici, en 1909, deux Picards, Gaston et René Caudron, ont effectué leurs premiers vols sur un aéroplane conçu et réalisé par eux. Depuis ce jour mémorable, leur nom est inscrit à jamais dans l’histoire de l’aviation triomphante. »
L’envol
Grâce à leur opiniâtreté et à l’aide financière de leurs parents, Gaston et René perfectionnent leur appareil, réussissant ainsi, en 1910, à parcourir sans encombre dix kilomètres. C’est au printemps de cette année-là qu’à Rue, ils créent leur usine sur laquelle trône fièrement l’inscription « AÉROPLANES CAUDRON FRÈRES ». Parallèlement, ils fondent l’école du Crotoy, face à la mer, où ni la végétation ni le relief du terrain ne gênent les évolutions des apprentis aviateurs. Les élèves se forment au Crotoy, puis achètent leurs appareils à Rue. Ainsi l’affaire prospère – bien que la production reste encore artisanale. Ce sont toutefois l’intérêt de l’armée pour les avions Caudron et la guerre qui propulsèrent plus tard l’entreprise vers la grande industrie, faisant leur renommée et les conduisant à collaborer avec Renault.
Auparavant, quelque 9 000 pilotes furent formés chez Caudron : des aviateurs aussi célèbres que le légendaire Jules Védrines qui atterrit en 1919 sur le toit des Galeries Lafayette, Adrienne Bolland, première femme à traverser la Cordillère des Andes en avion (1921), le Suisse François Durafour qui se posa sur le Mont Blanc en 1921 ou encore Bessie Coleman, icône de la lutte contre la ségrégation, qui fut la première aviatrice afro-américaine et la première femme noire à obtenir un brevet de pilote (1921). Parmi les élèves de l’école du Crotoy figurait aussi un jeune natif du village de Longpré-les-Corps-Saints à la célébrité fugace : Philippe Marty. Embauché en 1911 comme mécanicien, il obtint son brevet de pilote en 1912, à l’âge de 19 ans,
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et devint chef-pilote la même année. Promis à un brillant avenir, il effectua bientôt des démonstrations qui le conduisirent jusqu’en Écosse où ses évolutions audacieuses lui valurent un triomphe. Ce début de carrière fulgurant trouva une fin tragique en Angleterre. En 1913, il quitta Caudron pour entrer comme chef-pilote à la Grahame White Company, à Londres. Lors d’une démonstration de voltige à Hendon, le 26 avril 1914, il trouva la mort en effectuant un piqué en spirale. Il venait de fêter ses 21 ans quelques jours auparavant. Son corps fut rapatrié à Longpré où il repose aux côtés de son frère aîné Maurice, mort pour la France le 29 octobre 1914, à l’âge de 33 ans.
De la Première Guerre mondiale à l’entre-deux-guerres
En 1913, les tensions se multiplient et la guerre se profile à l’horizon. L’armée s’intéresse peu à peu aux frères Caudron qui présentent cette année-là leur biplan au président de la République française Raymond Poincaré et au Roi d’Espagne Alphonse XIII. La renommée naissante des avions Caudron atteint la Chine qui commande 12 avions. Tandis que les appareils sont acheminés par bateau en pièces détachées, René et quelques ouvriers de l’usine de Rue gagnent l’Empire du Milieu à bord du Transsibérien. Sous les yeux ébahis de leurs clients chinois, le menuisier Boffa et le mécanicien Martinèche réussissent la prouesse de monter chaque avion en l’espace de trente minutes. Le constructeur français et son pilote d’essai Émile Obre effectuent les tests de vol – tests au cours desquels le jeune avionneur fut le premier à réaliser des clichés de la Cité interdite vue du ciel – un évènement marquant dans l’histoire de la photographie.
En août 1914, la guerre éclate, les Allemands progressent vers la côte (ils atteindront Amiens en septembre). Aussi, pour échapper à l’avancée de l’armée germanique, ordre est donné de transférer l’usine à Lyon. Gaston, qui dirige l’affaire, est chargé de dessiner des prototypes répondant au cahier des charges de l’armée, tandis que René est affecté près de Paris, à Issy-les-Moulineaux, pour y créer une seconde usine qui comptera jusqu’à 1 300 ouvriers. Là, à partir de 1915, il collaborera avec Henry Potez et Marcel Bloch, le futur Marcel Dassault, à la production en série de l’avion G3.
Du fait de la demande militaire croissante et des besoins de production rapide, les deux frères – dans un élan patriotique pour participer à l’effort de guerre – cèdent des licences de fabrication à l’étranger, sans exiger de redevance. Des appareils sont alors produits en Angleterre, en Italie, dans l’Empire russe, aux États-Unis, en Espagne ou encore en Belgique, mais avec des adaptations locales.
Le 12 décembre 1915, Gaston teste, comme il le fait souvent, l’un des prototypes, le Caudron R.4. Mais ce jour-là, l’appareil se disloque, prend feu et s’écrase, coûtant la vie à l’aîné des frères Caudron qui meurt à 33 ans, laissant derrière lui son épouse Charlotte et sa fille Odette, alors âgée de sept ans.
Malgré cette perte douloureuse, René reste à la tête de l’usine en banlieue parisienne. Les pilotes des escadrilles Caudron poursuivent le combat à bord des appareils construits à Issy-les-Moulineaux, tandis que des convoyeurs testent, puis pilotent les avions vers les écoles de formation et vers le front. L’école du Crotoy, fermée en août 1914, rouvre en 1915 pour répondre aux besoins croissant de pilotes et proposera une formation au bombardement à partir de 1917.
![]() Les as des asBessie Coleman | ![]() Les as des asFrançois Durafour | ![]() Les as des asAdrienne Bolland |
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![]() Les as des asPhilippe Martys Grab in Longpré-les-Corps-Saints | ![]() Les as des asSadi-Joseph Lecointe |
De la fin de la guerre à l’essor de Caudron
La guerre s’achève et l’entreprise Caudron continuer de prospérer, même après la fermeture de l’école de pilotage en 1928 quand la commune du Crotoy décide d’ouvrir la plage aux baigneurs et de privilégier la villégiature. La fin de la Grande Guerre, qui ne fut pas la der des ders ainsi qu’on l’espérait, marque la fin des commandes militaires. René ferme l’usine de Lyon et doit licencier deux tiers du personnel. À Issy-les-Moulineaux, les affaires reprennent dans le contexte tendu de la concurrence internationale.
René adopte une nouvelle stratégie et diversifie sa production : hydravions, appareils de transport, avions de tourisme et de sport, mais aussi, revenant ainsi à ses premiers amours, avions d’apprentissage. Ainsi naît le Caudron Luciole, en hommage à la jument qui partagea les débuts de l’aventure aéronautique des deux frères. Cet avion robuste, équipé d’un moteur Renault, est conçu pour pardonner les maladresses des élèves pilotes. Il deviendra l’un des appareils d’apprentissage les plus populaires de son temps.
Malgré la qualité des avions, la volonté d’innovation et la réputation de la Société des avions Caudron, le secteur aéronautique reste fragilisé par le crash boursier de 1929 et l’entreprise a besoin de capitaux pour se moderniser. À l’époque, Louis Renault, déjà fabricant de moteurs d’avions depuis la Première Guerre mondiale, souhaite renforcer son activité dans le secteur. Ainsi naît la Société anonyme des avions Caudron, la SAAC, dont Renault devient majoritaire en acquérant 55 pour cent des parts. Bien que devenu minoritaire, René poursuit l’aventure avec son directeur technique Marcel Riffard et six brillants ingénieurs-dessinateurs. Ensemble, ils continuent de produire des avions faits pour se plier aux prouesses des aviatrices et aviateurs de légende qui battront à leurs commandes quantités de records de vitesse, de distance ou d’altitude.
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Vers la Seconde Guerre mondiale et au-delà
Avant la fermeture de l’école du Crotoy en 1928, René avait déjà repris celle d’Ambérieu en Bugey en 1926. Il en ouvre à présent trois autres. Les prémices d’une nouvelle guerre se dessinent et la tension monte en Europe. René, fraîchement marié, vend le reste de ses parts à Renault et quitte la SAAC en 1938. L’usine, réquisitionnée en juin 1940, continuera de fonctionner sous la contrainte de l’occupant. Après la libération, la société est nationalisée, devenant les Ateliers aéronautiques d’Issy-les-Moulineaux. La boucle ne sera pourtant vraiment bouclée qu’après la guerre quand 300 planeurs Caudron du modèle Épervier dessiné en 1940 et portant sur l’aileron arrière la prestigieuse marque « Caudron » seront produits, rappelant que deux jeunes pionniers débordant d’enthousiasme et une jument nommée Luciole conquirent jadis les airs à bord d’un appareil dépourvu de moteur.
Près de quarante-cinq ans après Gaston, le 27 septembre 1959, René s’éteint dans la Somme. Parti faire une sieste, lors de ce dimanche en famille, il s’endort pour toujours, tandis que les hommes sont à la chasse et que les femmes s’affairent à la cuisine. Avec des compagnons de route, il avait toutefois célébré quelques mois auparavant le cinquantième anniversaire de son premier vol avec son aîné.
À Rue, l’ancienne usine Aéroplanes Caudron Frères a été démontée. Mais le musée des frères Caudron leur rend hommage ainsi qu’à tous les hommes et femmes qui les accompagnèrent dans la conquête du ciel. À quelques kilomètres de là, la ville du Crotoy ne les a pas oubliés : des noms de rues, l’hôtel Les Aviateurs ou encore le Chemin des Avions, près de la plage rappellent que cette station balnéaire fut un berceau et un haut-lieu de l’aviation.
Remerciements

Merci à Arlette Sanchis de m’avoir autorisée à utiliser quelques-unes de ses illustrations pour enrichir le chapitre 3 sur le musée des frères Caudron.

Merci aux agents du patrimoine de la ville de Rue : à Karine Bellart pour toutes ses précieuses informations et ses corrections bienveillantes, à Virginie Desmarest pour m’avoir aidée à établir le contact avec Karine et au-delà, à Robin Frenel pour son accueil et sa courtoisie.
Merci à tous les trois pour leur dynamisme, leur engagement et leur gentillesse.
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Karine Bellart

Robin Frenel

Virginie Desmarest
Service du Patrimoine – Office du tourisme
10 Place Anatole Gosselin
80120 RUE
Virginie et Robin vous accueillent toute l’année avec le sourire du mardi au samedi de 9 h 30 à 12 h 30 et de 14 h à 17 h.
Fermé les dimanches, lundis et jours fériés.
Chapelle du Saint-Esprit
Place Anatole Gosselin
80120 Rue
Horaires :
de la mi-janvier à la mi-décembre, du mardi au samedi, de 10 h 00 à 16 h 30.
Beffroi
Église Saint-Wulphy
Pour visiter l’église Saint-Wulphy, où sont conservées les reliques de saint Wulphy, il suffit de longer la chapelle sur la droite, l’église se situe juste derrière.
Horaires
Tous les jours de 10 h 00 à 17 h 00.
La messe se déroule tous les dimanches matin (sauf exception) à 11h.
Tél. : 03 22 25 69 94
Courriel : servicedupatrimoine.rue@gmail.com
Internet : www.rue-baiedesomme.com
Facebook : Rue en Baie de Somme








































































