
LA VILLE SOUTERRAINE DE NAOURS
Plongez avec moi dans le ventre de la terre, là où s’entrelacent légendes et souvenirs incertains. On prétend que, dès le IXᵉ siècle, les cavernes de Naours offraient un refuge contre les envahisseurs vikings. Plus qu’un abri, cette cité souterraine est un véritable vaisseau de pierre, lancé à travers les âges. Suivez-moi à la rencontre de celui qui l’a réveillée de l’oubli : un abbé visionnaire, architecte d’un périple au fil des archipels du passé.
La cité souterraine de Naours : une réalité aussi passionnante que les mythes
Si les recherches ne confirment pas la thèse des envahisseurs vikings, elles ont toutefois permis de dater formellement au XVe siècle l’extraction de la craie ainsi que la création d’un réseau de 28 galeries avec 300 chambres et salles communes (dont à peu près la moitié sont visibles aujourd’hui). Quelque 2 000 personnes pouvaient s’y installer avec leurs bêtes et leurs récoltes pendant les conflits. Les habitants organisèrent ce complexe souterrain en véritable village avec ses rues, ses places, ses étables, ses logements, ses chapelles, ses puits d’aération et ses cheminées d’où la fumée s’évacuait à bonne distance du foyer grâce à un système de soupirail, permettant ainsi de tromper l’ennemi. Grâce à ce système de muches, de cachettes, comme on les nomme en picard, on pouvait même séjourner là plusieurs mois en cas de danger.



Des réfugiés aux contrebandiers : les muches à travers les siècles
La cité souterraine accueillit successivement des réfugiés au fil des siècles, notamment pendant la guerre de Trente Ans (1618–1648) qui opposa les grandes puissances européennes sur fond de tensions religieuses. Après cette période, les muches furent utilisées par les faux-sauniers, des contrebandiers qui s’y cachaient pour échapper aux gabelous chargés de collecter la gabelle, une taxe sur le sel, monopole d’État, dont le montant était particulièrement élevé dans le nord de la France. Cette taxe extrêmement injuste, qui donnait lieu régulièrement à des révoltes, fut abolie définitivement le 1er mars 1790 par l’Assemblée nationale constituante sous Louis XVI. La contrebande disparut et les muches s’effacèrent des mémoires.
Un abbé réveille la cité oubliée
Il fallut attendre 1887 pour qu’un passionné d’histoire et d’archéologie redécouvre cette cité oubliée. L’abbé Ernest Danicourt (1846-1912), curé de Naours de 1885 jusqu’à sa mort en 1912, avait entrepris des recherches archéologiques sur la présence gallo-romaine locale. Aidé des villageois, il découvrit l’entrée de la carrière de Naours. Toujours soutenu par la population, il se consacra plusieurs années durant au déblaiement des galeries et mit à jour objets usuels, ossements d’animaux, fossiles et pièces de monnaie (il est même question de la découverte de 20 pièces d’or). Il travailla à l’identification des différentes salles et, pour faciliter l’orientation, donna même aux galeries des noms qui reprennent ceux des rues situées à la surface.
Le fruit du travail de l’abbé Danicourt fut consacré le 3 juillet 1893 lors d’un congrès qui réunit dans la Cité souterraine de Naours des membres de trois sociétés savantes : la Société française d’archéologie, la Société d’émulation d’Abbeville et la Société des antiquaires de Picardie. Une colonne commémorative en marque encore le souvenir. Elle est surmontée de l’inscription : « Pour perpétuelle mémoire – Le 3 juillet 1893 – Le congrès archéologique de France réuni à Abbeville pour sa 60e session se transporte et visite l’église et les souterrains. » Suit la liste des participants au congrès. De site oublié, la cité devint ainsi un patrimoine reconnu. Sous l’impulsion d’Ernest Danicourt, qui continua jusqu’à sa mort de veiller à la conservation, à l’aménagement et à la valorisation du site, la cité souterraine fut ouverte au public à partir de 1906.

1915-1918 : quand la cité offrait du répit aux soldats alliés
Resté à une trentaine de kilomètres du front pendant une bonne partie de la Première Guerre mondiale, le village de Naours se transforma en lieu d’accueil pour les soldats cantonnés dans la Somme, en permission ou en transit. La cité souterraine devint pour eux dès 1915 une destination de « villégiature » où britanniques, australiens, canadiens et néo-zélandais venaient se changer les idées et oublier les affres de la guerre. Ils y laissèrent entre 1915 et 1918 quelque 3 000 graffitis : noms, matricules, régiments, dates, lieux d’origine ou messages, redécouverts en 2014 par l’archéologue Gilles Prilaux de l’INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives). Un centre d’interprétation consacré à ces soldats-voyageurs a été créé en 2015. Il accueille les visiteurs à la sortie des grottes, livrant le témoignage du quotidien de ces hommes venus quérir à Naours quelques moments de répit et d’insouciance, comme l’illustrent notamment les clichés exposés. Le centre a aussi permis à des familles des soldats alliés de retrouver des traces de leurs aïeux.
La cité pendant la Seconde Guerre mondiale : un passé à éclaircir
L’utilisation des grottes pendant la Seconde Guerre mondiale reste nimbée d’incertitudes. Certains témoignages évoquent un dépôt de carburant Des Britanniques au début du conflit. Les Allemands en auraient fait un dépôt de munitions puis une base défensive entre 1941 et 1943 ; des hypothèses fragiles au regard de l’absence d’éléments permettant de fournir des preuves formelles. Par conséquent, ce pan de l’histoire des grottes reste encore largement à écrire.
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À 33 mètres du présent
Le récit que narre la cité de Naours et l’atmosphère qui y règne ont le pouvoir d’émerveiller, même quelqu’un qui craint autant que moi les espaces clos. J’avoue toutefois que sans mon amie Élisabeth qui m’avait invitée à l’accompagner, j’aurais toujours trouvé une excuse pour éviter cette plongée de 33 mètres dans la fraîcheur de la terre. On pénètre dans la cité par une maisonnette à la gauche de laquelle une stèle de 1898 rend hommage aux disciplines scientifiques convoquées pour les recherches dans la cité souterraine. Passée la porte du modeste édifice de briques à colombage, le visiteur est salué par le portrait de l’abbé Danicourt au-dessus d’un escalier à paliers, dissipant les fantasmes de chutes dans des abîmes sans fonds. En bas, les parois semblent si solides que les tonnes de roches au-dessus de nos têtes sont vite oubliées ; les puits d’aération, même s’ils ne permettent pas de voir le ciel, ont eux aussi un effet rassurant. On se prend alors à rêver au quotidien des fuyards dans ces espaces restreints et protecteurs.
À travers les âges avec l’abbé Danicourt
La cité, véritable machine à remonter le temps, nous entraîne jusqu’à de lointaines époques préhistoriques. L’abbé Danicourt avait eu soin dans ses fouilles de mettre en évidence toutes sortes de fossiles qu’il entoura de peinture noire pour que le visiteur ne rate pas une miette de son « voyage à travers les âges ». Il a émaillé çà et là ses trouvailles de légendes et d’explications. Ainsi peut-on lire des inscriptions telles que « inocérame à la forme des plus gracieuses » qui décrit avec poésie un bivalve marin fossilisé, « forme de la cheminée A et de la galerie supérieure B aboutissant à un 2e soupirail C, lequel vomissait la fumée par la cheminée D de la maisonnette du meunier pour tromper l’ennemi » en guise d’explication illustrée à l’entrée d’un conduit ou encore « le pilier monstre, hauteur totale 22 mètres, fondations 60 mètres cubes », commentant le soutènement de la rotonde, un vaste espace sur lequel veille une vierge, avec en guise de plafond le plancher d’une fausse chapelle que l’on aperçoit dehors entre les frondaisons des arbres, à flancs de côteau. À l’extérieur, le promeneur cherchera par conséquent en vain à approcher cet édifice factice, pourtant si plein de charme. Après tant d’espace, le visiteur est contraint de cheminer humblement courbé – petite révérence au passé millénaire qui l’entoure – pour traverser un boyau d’un mètre soixante de haut et rejoindre une salle où se dresse le petit obélisque rappelant la rencontre du congrès des trois sociétés savantes mentionné plus haut, sur lequel, notons, que figurent les noms des participants. D’autres époques s’illustrent dans cette salle : des fossiles fièrement encadrés de peinture noire par l’abbé témoignent du passé millénaire de ce site, tandis que les graffiti des soldats alliés, çà et là ponctués d’un coquelicot, voire de toute une couronne, nous ramènent à un passé plus récent. Le temps, ici, se fait espace et ne semble plus infranchissable. Nombreux sont les visiteurs qui s’attardent devant ce foisonnant jeu de piste avec l’histoire. Pour quitter cette « foule », il suffit de gagner la salle des Ancêtres, puis la galerie transversale avec son Christ en croix, à laquelle succède le musée des métiers anciens qui conduit au centre d’interprétation, nous rapprochant peu à peu du temps présent. Les murs du centre sont couverts de portraits et photos jeunes hommes souriant à la cantonade, absorbés dans des batailles de boules de neige, jouant à saute-mouton ou grimpant aux arbres avec une légèreté et une désinvolture d’enfant, comme si la guerre ne faisait pas rage à quelques kilomètres de là.

Et à la surface…
On a peine à quitter ce creuset de l’histoire du monde sans souhaiter revenir s’y immerger un jour. À l’extérieur, la chaleur de l’été surprend et ramène peu à peu le visiteur à la réalité. Une promenade dans le parc mène d’abord à un ravissant cottage avec une roue à aube, flanqué d’une mare et d’un palmier solitaire sur un îlot. Plus loin, un petit zoo d’animaux de la ferme et une aire de jeux — où toboggans, balançoires et filets d’escalade en forme d’insectes rappellent que l’entomologie figure parmi les disciplines citées sur la stèle — prolongent la visite. Quelques escaliers, un parcours d’accrobranche et des chemins ombragés conduisent enfin à un promontoire coiffé de deux moulins en bois sur pivot. Bien qu’« importés », l’un de Linselles, dans le Nord, et l’autre de Stavele, en Belgique, ils évoquent fièrement sur la colline du Guet un paysage rural disparu. Repu de tant d’impressions, le visiteur, avant de repartir, pourra se rafraîchir à la Brasserie des Muches ou faire quelques emplettes à la boutique de souvenirs qui met notamment à l’honneur les coquelicots en verre d’une artisane locale.
Courte présentation des trois sociétés savantes dont les membres spécialistes et amateurs éclairés se réunirent en 1893 à Naours, apportant à la cité souterraine une reconnaissance scientifique nationale et régionale, contribuant à la valorisation future de ce patrimoine.
1. Société française d’archéologie
Fondation : 1834 par l’archéologue, historien et philanthrope normand Arcisse de Caumont. Reconnue d’utilité publique.
Vocation : l’étude et la sauvegarde des monuments et du patrimoine, et la diffusion de la connaissance à travers des publications scientifiques de haut niveau ; publication d’un bulletin annuel et des actes trimestriels du congrès.
Site web : www.sfa-monuments.fr
2. Société d’émulation d’Abbeville
Fondation : le 13 vendémiaire An VI (4 octobre 1797) par plusieurs personnalités de la ville dont Eugène Pioger, son premier président, Jules Boucher de Crèvecœur, père de Jacques Boucher de Perthes (un pionnier de la préhistoire en France) et Adrien Tillette de Mautort.
Vocation : l’étude et l’encouragement des lettres, des sciences et des arts, avec pour principaux domaines : l’histoire, la géographie et l’archéologie locales, notamment d’Abbeville et de sa région ; publications d’ouvrages et d’un bulletin annuel.
Site web : www.societe-emulation-abbeville.com/présentation
3. Société des antiquaires de Picardie
Fondation : en1836 par des historiens et archéologues amiénois.
Vocation : l’étude de l’art et de l’histoire de la Picardie et des pays de langue picarde, des origines à nos jours. Reconnue d'utilité publique depuis 1851, la Société compte actuellement environ 180 membres. Elle est à l’origine de la création du musée de Picardie dont elle fit don à la Ville d'Amiens en 1869. Publications de recherches et découvertes dans les Mémoires et les Bulletins.
Site web : Société des Antiquaires de Picardie
Facebook : Société des Antiquaires de Picardie
Instagram : @societedesantiquairesdepicardie
Infos pratiques
Juillet-août : tous les jours de 10 h 00 à 18 h 30
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Avril, mai, juin, septembre : de 10 h 00 à 17 h 30 (18 h 30 le week-end)
Fermé le lundi
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Février-mars : de 10 h 00 à 16 h 30
Fermé le lundi -
Du 1er octobre à la fin des vacances de la Toussaint de la zone B : de 10 h 00 à 17 h 30
Fermé le lundi -
Fermeture annuelle de la fin des vacances de la Toussaint de la zone B au 31 janvier de l’année suivante
Possibilité de visites pour les groupes à partir de 15 personnes, sur réservation uniquement
Jours fériés : fermé le lundi de Pâques et le 1er mai
Dernier départ de visite possible 1h30 avant la fermeture.
Possibilités de visites guidées ou audioguidées
L’audioguide est disponible en : français, anglais, néerlandais, allemand, espagnol et dans la langue des signes française (pour toutes les langues : disponible en version adulte et enfant).
Recommandations
Température 9 °C : prévoir un vêtement chaud.
Éclairage faible : munissez-vous éventuellement d’une lampe torche ou d’un smartphone.
Cité souterraine de Naours
5 rue des Carrières
80260 Naours
📞 Tél. : +33 3 22 93 71 78
📧 Courriel : contact@citesouterrainedenaours.fr
🌐 Site web : www.citesouterrainedenaours.fr
📘 Facebook : Cité souterraine de Naours
📷 Instagram : @citesouterrainedenaours












































