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Nolette 2 c - Verso- Le portail.JPEG

LE CIMETIÈRE CHINOIS DE NOLETTE

Parmi les innombrables cimetières militaires que la Somme égraine au fil de ses villages, il en est un qui, malgré les apparences, n’en est pas tout à fait un. Installé au milieu de la campagne, le cimetière chinois de Nolette, hameau de la commune de Noyelles-sur-Mer, accueille le visiteur sur la gauche avec un jardin du souvenir, joliment baptisé « Les Dimensions de la Paix ». Cet espace dépouillé s’aborde par un chemin pavé en pente douce, menant à un petit promontoire coiffé d’un banc de pierre gravé d’idéogrammes et de mots en français, extraits du journal de Gu Xingqing, le traducteur du Labour Corps, qui y dépeint le spectacle des célébrations de la fin de la guerre. Ce bloc massif paraît flotter au-dessus de l’horizon en hiver, tandis qu’en été, adossé aux épis de maïs du champ voisin et bordé de chaque côté de frêles graminées, il invite à prendre place et à s’abandonner au calme de ce lieu paisible, ouvert à perte de vue aux quatre points cardinaux. Je vous emmène dans ce lieu étonnant pour un court voyage en images et en mots au fil de ces deux saisons et de plus d’un siècle d’histoire.

Les travailleurs chinois de la Grande Guerre : Nolette, un épisode méconnu

Le cimetière chinois de Nolette nous rappelle un épisode méconnu de la Première Guerre mondiale, quand les alliés britanniques recrutèrent le Chinese Labour Corps en 1917 en vue d’apporter un soutien logistique aux forces combattantes. Ces ouvriers, enrôlés pour cinq ans, n’étaient pas des soldats. Néanmoins, ils vivaient dans des camps où ils obéissaient à une discipline quasi-militaire – en témoignent d’ailleurs les matricules attribués à ces hommes, qui figurent sur toutes les stèles funéraires.

 

Ces « coolies », terme péjoratif, racisé et souvent offensant qui qualifiaient la main-d’œuvre chinoise, étaient en outre soigneusement tenus à l’écart des populations locales. Venus pour pallier le manque cruel de bras dans une Europe ravagée par la guerre, ces hommes qui travaillaient dix heures par jour, sept jours sur sept à l’exception du Nouvel An chinois, étaient affectés à l’arrière-front pour effectuer entre autres des déchargements et des transports, construire et entretenir des infrastructures, réparer et remettre en état le matériel ou encore enlever les cadavres des champs de bataille.

 

Après la guerre, ils eurent non seulement pour mission de débarrasser les terres des obus et de remblayer les tranchées, mais aussi d’effectuer des travaux de reconstruction, par exemple celle de l’école du village de Nolette. Dans un contexte de méfiance mutuelle entre Européens et Chinois, les violences n’étaient pas rares. Sur les quelque 130 000 Chinois venus en France, seuls environ 2 000 restèrent, formant l’embryon de la communauté chinoise de France.

Nolette, dernière demeure des travailleurs chinois de la Grande Guerre

Construit en 1921 par la Commonwealth War Graves Commission (CWGC) sur les plans de l’architecte britannique Edwin Lutyens, qui réalisa notamment le mémorial de Thiepval, le cimetière chinois de Nolette, le plus grand de France et d’Europe, offre une dernière demeure à plus de 840 de ces travailleurs civils qui moururent principalement de maladies, notamment de la grippe espagnole qui sévit de 1918 à 1919, mais qui périrent aussi dans des accidents du travail ou rongés par la malnutrition, le froid ou le manque d’hygiène. Certains d’entre eux perdirent cependant aussi la vie lors d’activités menées dans les zones de combat ou à proximité de celles-ci.

 

Le mémorial des disparus du Chinese Labour Corps

Intégré dans le mur d’enceinte du cimetière, un mémorial rend hommage à une quarantaine de travailleurs chinois sans sépulture. Des inscriptions figurent sur chacune des stèles et du mémorial. Ainsi peut-on lire sur les pierres tombales : « A good reputation endures for ever », une bonne réputation est éternelle, ou encore « Faithful into death », fidèle jusqu’à la mort, tandis que l’on peut notamment voir sur le mur d’enceinte : « Their glory shall not be blotted out », leur gloire ne sera pas effacée, ou encore « 1914 The missing of the Chinese Labour Corps 1918 », 1914 Les disparus du Chinese Labour Corps 1918.

 

Nolette, lieu de mémoire et de reconnaissance

L’architecte Edwin Lutyens, tout en respectant le cahier des charges stylistique de la Commonwealth War Graves Commission (CWGC), a insufflé au cimetière de Nolette une véritable âme chinoise. Elle se manifeste dès l’entrée, par un portail d’esprit oriental encadré de deux cèdres, silencieuses sentinelles tutélaires. Elles ouvrent la voie vers un grand pin entouré d’un tapis épais et protecteur de bergénias et d’un banc de pierre en demi-cercle où l’on prend place en été à l’ombre bienvenue des branches du vénérable conifère. Depuis 2002, des membres de la communauté chinoise en France se rendent au cimetière de Nolette pour célébrer la fête de Qingming le premier dimanche d’avril. Aujourd’hui, cette fête en l’honneur des défunts réunit des historiens, des élus locaux, des associations chinoises ou encore des diplomates ; ainsi l’ambassadeur de Chine avait-il participé à la toute première cérémonie.

Nolette 3 a - Le lion gardien
Nolette 3 a 1 - Les travailleurs
Nolette 3 a - Les travailleurs
Nolette 3 b - Le travailleur
Nolette 3 c - Le travailleur
Nolette 3 b - Le lion gardien

Les défunts et l’histoire se rejoignent aujourd’hui au cœur de Nolette où se dresse une statue de bronze offerte en 2023 par la communauté chinoise. Visibles de loin sur un socle en granit, trois travailleurs chinois ont été immortalisés en plein labeur. Le premier pioche, le second porte une traverse en bois et le troisième une civière, résumant ainsi les tâches auxquelles ces hommes étaient dévolus. Deux lions gardiens en marbre veillent sur cette scène qui pourrait sembler incongrue au centre d’un petit village français. Pourtant, elle nous rappelle que ces hommes, autrefois ostracisés, occupent désormais une place d’honneur au sein d’une communauté qui leur rend l’hommage qu’ils méritent.  


Cimetière chinois de Nolette
Chemin rural
80860 Noyelles-sur-Mer

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