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LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

 

 

Aller au chapitre 1 – Le centre d'interprétation Vignacourt 14–18 – De la ferme au mémorial

Aller au chapitre 2 – Deux couples, à un siècle d’écart : la ferme Thuillier à Vignacourt
Zum Kapitel 3 – 
Der chinesische Friedhof von Nolette – Stille Helden des Krieges
Zum Kapitel 4 –Die unterirdische Stadt von Naours – Eine fast vergessene Welt

Zum Kapitel 5 – Das Caudron-Museum – Pionniere de Luftfahrt 

Zum Kapitel 6 – Haus Sadi Lecointe – Auf den Spuren von Männern und Frauen, die alles riskierten

 

ZUR LANDKARTE

Centre d'interprétation Vignacourt 14-18
Centre d'interprétation Vignacourt 14-18
Centre d'interprétation Vignacourt 14-18
Centre d'interprétation Vignacourt 14-18

Le Centre d'interprétation Vignacourt 14–18

 

De la ferme au mémorial : un musée met à l’honneur l’humanité des soldats de la Grande Guerre

 

Petite commune de quelque 2 300 habitants, Vignacourt abrite le trésor vieux de plus d’un siècle d’un couple d’entrepreneurs agricoles. Mesurer la valeur des choses nécessite parfois beaucoup de recul ; l’histoire de Louis et Antoinette Thuillier en est un excellent exemple. Une histoire qui commence dans les années 1910 dans un petit village au nord d’Amiens où l’on fabriquait des filets de pêche, où l’on allait encore à pied, à cheval ou à vélo, et où un jeune homme fit l’acquisition d’une chambre photographique à soufflet sur trépied, un appareil professionnel lourd, coûteux et peu répandu à l’époque.

Vignacourt 14-18
Centre d'interprétation Vignacourt 14-18
Interpretationszentrum Vignacourt 14-18
Centre d'interprétation Vignacourt 14-18
Centre d'interprétation Vignacourt 14-18

« Monsieur Peugeot » et son objectif : de la paix à la guerre

Louis Thuillier (1886-1931), petit paysan et par ailleurs excellent mécanicien, louait des machines agricoles. Sur la façade de sa ferme, figurait une enseigne en drapeau marquée « cycles Peugeot », d’où peut-être le surnom « monsieur Peugeot » que lui avaient donné les villageois. Un jour, l’envie lui prend d’acheter un appareil photo. Le jeune vingtenaire s’initie par lui-même à la photographie et ajoute bientôt l’inscription « Photo » sur l’imposte de la porte d’entrée de la grande maison en pierres blanches, aux volets verts. Louis s’exerce en réalisant des portraits de Vignacouriers et Vignacourières, une petite sensation à l’époque où la photographie, d’autant plus en milieu rural, était une activité coûteuse et peu courante. En 1912, Antoinette (1891-1974) donne naissance à Robert (1912-1996). Cette vie tranquille aurait pu s’écouler paisiblement si la guerre n’avait pas éclaté le 28 juillet 1914, suivie le 1er août de la mobilisation générale en France.

En tant qu’estafette, Louis devient agent de liaison entre le front et l’arrière. Antoinette reste seule à la ferme avec Robert. Bientôt, blessé à la jambe, Louis est définitivement réformé et rentre chez lui dans un village où l’on entend les tirs d’obus à quelques kilomètres de là. La guerre n’est jamais loin, elle ne lâche pas Louis, traumatisé. Les combattants traversent le village en fleuves incessants vers l’Artois où la mort les fauchera par milliers au printemps 1915. Quand les régiments font halte, Louis commence à immortaliser les soldats, renouant avec l’activité de photographe pour compenser ses lourdes pertes de revenus infligées par la guerre.

Un couple, deux styles

Le couple accueille les soldats de passage dans la cour de la ferme, les photographie et tire des cartes postales que les militaires enverront à leur famille. Certes, une cour de ferme n’est pas un studio de la ville, mais c’est un cadre d’autant plus authentique et le prix des clichés est nettement plus modique. À cette époque, Louis a l’idée d’initier son épouse à la photographie. Et Antoinette est une véritable révélation. Louis a un style plutôt classique : il photographie essentiellement les groupes ou emporte son imposante chambre photographique pour travailler « hors les murs ». Ce coûteux appareil professionnel lui permet certes de réaliser des clichés techniquement parfaits, mais pas de prendre des scènes sur le vif comme l’auraient déjà permis à l’époque de « petits » appareils portatifs tels que le Vest Pocket Kodak à pellicule plastique, qu’utilisaient les soldats (généralement de milieux aisés) et les reporters.

 

Le regard d’Antoinette sur ces hommes qu’elle met en situation, parfois avec beaucoup d’humour et de poésie, leur rend leur humanité de fils, de pères, de maris, de frères, de copains, gommant un peu l’omniprésence de l’uniforme. Elle capture des regards enjoués, rieurs, dynamiques et encore pleins d’espoir, puis des expressions de vide, d’hébétude, éteints par l’horreur des tranchées. Pourtant, nombre de ses clichés font presque oublier le drame qui se joue à quelques kilomètres de Vignacourt, devenu au fil des années une véritable caserne avec des camps de soldats en permission ou faisant halte en route vers les zones de combat. La guerre s’enlise, un quotidien s’installe. Des idylles naissent, des amitiés se nouent, la nostalgie de la famille se fait sentir. Tout cela se reflète dans l’œuvre d’Antoinette qui photographie les soldats avec des enfants – ainsi retrouvera-t-on son fils Robert sur plusieurs dizaines de photos –, met les hommes en scène avec des animaux, sur des motos ou des chevaux, en train de fumer ou encore en compagnie de villageois. Presque toujours, toutefois, ses photos comportent un détail rappelant qu’aux portes de l’enfer, Vignacourt continue de vivre : un groupe d’enfants curieux, une poule qui picore, un gamin absorbé dans sa contemplation de la photographe, tandis que trois soldats trônent négligemment sur des motos, l’un d’eux, rigolard, mettant les deux autres en joue.

Les hommes présents sont essentiellement Australiens et Britanniques, puisque le village est passé sous commandement britannique. Néanmoins des ressortissants d’une trentaine de nationalités traverseront Vignacourt et le couple les immortalisera tout au long de la guerre : travailleurs chinois mis en scène dans un combat d’art martial, soldats devenus acteurs de théâtre amateurs, Indiens élégamment enturbannés, Marocains, fiers porteurs de tarbouches, Écossais en kilt, etc. ; ils affluent de plus en plus nombreux.

Le 11 novembre 1918 : de l’ivresse aux souvenirs enfouis

Ainsi se déroule l’existence de Louis et Antoinette jusqu’au 11 novembre 1918 qui marque la fin de la grande guerre et dont Louis photographie les scènes de liesse. Il capture l’allégresse, l’exultation dans un  « flou de l’action »  qui traduit ce moment d’ivresse explosive. C’est alors que trois soldats ont l’idée de grimper au clocher pour y hisser un drapeau français. Louis photographie le rectangle tricolore, mais par-dessus tout, il immortalise cet instant d’éternité au pied de l’église : soudain, les têtes se lèvent à l’unisson, la foule se fige, regards rivés sur le drapeau, symbole de la paix retrouvée.

7 Vignacourt 14-18 - Le drapeau en haut du clocher
7a Vignacourt 14-18 - Soldats en bas du clocher
7c Vignacourt 14-18 - Soldats en bas du clocher
7d Vignacourt 14-18 - Soldats en bas du clocher
7b Vignacourt 14-18 - Soldats en bas du clocher
7e Vignacourt 14-18 - Le clocher aujourd'hui

La guerre est finie et une semaine plus tard, tous, civils et militaires, se rassemblent au cimetière pour une cérémonie d’hommage et d’adieux, alors que les soldats sont sur le point de rentrer au pays. Le maire de l’époque, Paul Thuillier-Buridard, fait la promesse que les femmes et enfants du village choisiront chacun une des 500 tombes, principalement des Australiens, qu’ils fleuriront durant leur vie entière. Louis immortalise les cortèges de soldats et de civils et photographie les tombes pour faire parvenir les clichés aux familles. En 1919, Louis et Antoinette abandonnent brusquement la photographie. Le luxueux fond de studio à la colonne néoclassique que Louis avait acquis pour ne plus photographier les hommes devant les murs lépreux de la ferme, la coûteuse chambre photographique et des malles entières de négatifs sur verre sont remisés au grenier, où ils sommeilleront près d’un siècle. Puis, en 1931, Louis souffrant de dépression, met fin à ses jours. On n’en saura pas plus. Ni de lui, ni d’Antoinette, ni de Robert qui ne fondera jamais de famille et restera aux côtés de sa mère jusqu’au décès de celle-ci en 1974.

Cent ans de silence : l’incroyable destin des photos de Louis et Antoinette

 

Lors de la cérémonie de remerciements, Paul Thuillier-Buridard avait promis de rebaptiser des rues avec des noms de villes australiennes. La promesse n’est pas tenue. C’est un autre maire, Michel Hubau, qui la tiendra. En consultant les archives du village 70 ans plus tard, il tombe en effet sur le discours tenu par l’édile en 1918. En 1988, il inaugure les nouvelles rues à l’occasion d’une fête à laquelle participent des Australiens. Un groupe d’anciens a alors l’idée de demander à Robert de développer quelques photos prises par ses parents afin d’organiser une exposition à la salle des fêtes. Si le trésor de Louis et Antoinette sommeille au grenier du 196 de la rue d’Amour, il n’est jamais pour autant tombé dans l’oubli. Mais personne n’en mesure encore l’immense valeur. Une fois l’exposition terminée, les photos partent orner les murs de la mairie où un historien, Laurent Mirouze, venu en 1990 à Vignacourt effectuer des recherches sur l’arrière-front les découvre. Il rencontre Robert qui lui fait le récit de leur origine, publie des articles et entreprend maints efforts infructueux pour intéresser la France et l’Australie à sa trouvaille. Plusieurs années s’écouleront encore avant qu’il ne réussisse, en 2011, à attirer une équipe de journalistes australiens.

À cette époque, Robert est décédé depuis une quinzaine d’années. Christian, son neveu et héritier, accueille les reporters qui découvrent au grenier quelque 4 000 plaques de verre soigneusement rangées dans des malles. Kerry Stokes, le patron de la chaîne Seven Network, les acquiert. Il en fait don au mémorial australien de la guerre à Canberra qui les conservera désormais. Elles y sont toutefois numérisées, puis remises à la disposition de la commune de Vignacourt. C’est aussi à Canberra qu’est conservé aujourd’hui le fond de studio devant lequel Louis et Antoinette immortalisèrent tant de soldats – Antoinette qui débordait si volontiers de ce cadre néoclassique en toile, élégant mais factice, pour réaliser des clichés loin de ceux des studios professionnels et de leurs mises en scène au kitsch propagandiste. Par sa sensibilité, Antoinette a rendu aux soldats leur humanité.
 

Un musée, une histoire à découvrir et plein de projets : la renaissance de la ferme Thuillier

Aujourd’hui, Valérie Vasseur et Angèle David, avec actuellement en renfort leur stagiaire Charlotte Bilou, accueillent les visiteurs à l’ancienne ferme Thuillier. En 2012, la municipalité prend conscience de l’importance patrimoniale de ce lieu et l’acquiert. Désormais propriété de la mairie de Vignacourt, un musée consacré à l’œuvre de Louis et Antoinette y est créé et inauguré en 2018. Grâce à l’engagement d’un couple d’Australiens, Michael et Donna Fiechtner, des fonds ont été recueillis pour rénover l’ancienne habitation et ses annexes en vue d’y créer notamment des chambres d’hôtes. La passion et les connaissances de Valérie et d’Angèle, avec le soutien de l’association Le Monde d’Antoinette, font du centre d’interprétation un lieu vivant et captivant, le récit d’une page d’histoire au plus près de la vie, d’une époque où malgré la barrière de la langue et de la culture, des hommes et des femmes ont su se rapprocher pour oublier l’enfer.

Encadré 1

Durant la Première Guerre mondiale, le village de Vignacourt accueillit des milliers de soldats australiens. Situé à l’arrière du front de la Somme et bien desservi par la voie ferrée vers Amiens, il servait de zone de repos et de cantonnement pour les troupes de l’Australian Imperial Force (AIF) entre deux périodes de combat. Après la campagne de Gallipoli, le corps expéditionnaire australien fut déployé en France. Entre 1916 et 1918, des milliers de ces volontaires passèrent par Vignacourt, laissant une empreinte durable dans l’histoire et la mémoire du village.

Centre d'interprétation Vignacourt 14-18

Encadré 2

Comme Christine Spengler ou Gerda Taro plus tard, Antoinette a su capter l’humanité derrière l’uniforme et porter  un regard singulier sur les conflits. Plutôt que de se concentrer sur l’action ou l’héroïsation du combat, elles ont souvent privilégié l’humain, en photographiant le quotidien dans la guerre : les visages, les silences, les civils et la vulnérabilité des combattants. Leur approche dévoile une expérience intime de la guerre, forgeant une mémoire plus personnelle et humaine des conflits. Certes, Antoinette n’a pas photographié les zones de combat, mais elle a porté, elle aussi, un regard différent sur les hommes, restituant leur humanité.

Février 2026

Pour en savoir plus :

 

1914-1918, le trésor oublié d’Antoinette et Louis

Un superbe documentaire réalisé par Anne Mourgues

Centre d'interprétation Vignacourt 14-18

196 rue d’Amour

80650 Vignacourt

Horaires :
Haute saison (avril à octobre) :

Du mardi au vendredi : 10 h 00-18 h 00

Samedi et dimanche : 14 h 00-18 h 00

Fermé le lundi et les jours fériés

 

Basse saison (novembre à mars) :

Du mardi au samedi : 13 h 30-17 h 00

Fermé le dimanche, le lundi et les jours fériés

Tél. :             +33 6 73 69 55 49

Courriel :    vignacourt1418@gmail.com

Internet :    Vignacourt 14-18

Facebook : Vignacourt 14-18

                       Le monde d'Antoinette

Instagram : Vignacourt 1418           

                       le_monde_d_antoinette

CHAPITRE 2

La maison Thuillier

Deux couples, à un siècle d’écart : la ferme Thuillier à Vignacourt

 

Il suffit d’entrer dans l’ancienne ferme Thuillier pour sentir rapidement que l’adjectif « ancien » ne convient pas pour la qualifier, tant l’atmosphère de cette bâtisse porte encore l’empreinte des femmes et des hommes qui y ont vécu ou y ont fait halte. Rencognée contre les férocités du temps, elle a gardé un souffle de vie, une âme dont Michael et Donna Fiechtner, une couple d’Australiens, sont tombés amoureux. Ainsi, ils se sont fixé pour mission la restaurer pour préserver cette âme et renforcer le lien entre l’hier et l’aujourd’hui. C’est ce qui les a conduits, à soixante-six ans, à prendre leur retraite d’enseignants, à quitter Brisbane et à s’installer à Vignacourt. Avec l’idée de faire renaître et de réinventer cette demeure, qui fut voici plus d’un siècle celle de Louis et d’Antoinette Thuillier : un couple que la Grande Guerre fit s’improviser photographes professionnels l’espace de ce conflit qui bouleversa le monde et qui, à travers ses clichés, sut rendre leur humanité aux combattants. 

Thuillier
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Des bouteilles d’un autre temps et une idée lumineuse

Dans la cuisine, où nous avons pris place pour l’interview, un bataillon de vieilles bouteilles attend sagement un bon coup de chiffon : certaines avec des inscriptions directement meulées dans le verre en guise d’étiquettes, d’autres, très années soixante-soixante-dix, encore pleines de vin de table, chapeautées d’opercules en aluminium doré surmontant de petites capsules en plastique translucide aux faux airs de canotiers. La fenêtre de la pièce donne sur l’ancienne grange rénovée de la ferme, devenue le Centre d’interprétation Vignacourt 14-18 un siècle après la fin des affrontements de la Grande Guerre. Partout, le regard se pose sur les portraits omniprésents des soldats qui séjournèrent autrefois dans les camps de l’arrière-front à Vignacourt.

 Donna et Michael m’expliquent le lien entre les vieilles bouteilles qui trônent dans la cuisine et le conflit israélo-américano-iranien déclaré pendant l’hiver 2026, peu avant leur départ pour l’Europe. Ces hostilités ont changé la trajectoire de leur projet quand les entreprises soudain contraintes à la prudence financière gelèrent les dons promis pour la restauration de la ferme Thuillier. Sans pour autant perdre l’espoir de revoir ces généreux donateurs leur tendre à nouveau la main une fois la crise passée, le couple s’est aussitôt mis en quête d’autres sources financières. Depuis, Donna et Michael rivalisent d’ingéniosité pour mener leur projet à bien, montrant dans la foulée que chaque don compte, quel qu’en soit le montant. Ainsi, lorsqu’ils ont découvert de vieilles

bouteilles qui sommeillaient depuis des décennies dans la cave, l’idée de les nettoyer et de les vendre a vite germé.

Plus tard, elles recouvriront un mur. Munies d’étiquettes au nom de leurs acheteurs, elles rappelleront que chaque don, même modeste, aura été une pierre à l’édifice de leur projet. Ce n’est pas sans une pointe de fierté que Michael annonce avoir déjà récolté quelque milliers euros grâce à leur vente – un bon complément pour l’achat des fenêtres qui seront remplacées en premier.

Comment tout a commencé

Rien ne prédestinait Michael et Donna à voyager en France, et encore moins à s’y installer définitivement. Certes, on avait bien raconté à Donna qu’enfant, elle disait qu’un jour, elle vivrait en France. Elle n’en conserve toutefois aucun souvenir et ce n’est d’ailleurs pas un désir de voyager mais une circonstance des plus singulières qui incita le couple à faire le voyage.

 

Vers 2010, Alicia, la nièce de Donna, se mit à rêver chaque nuit que trois soldats australiens de la Première Guerre mondiale se tenaient au pied de son lit en l’observant fixement. Elle demanda à sa tante si des membres de la famille avaient servi pendant la Grande Guerre. Donna, n’en savait rien mais apprit de sa mère que trois grands-oncles, deux maternels et un paternel, avaient fait partie des « diggers »*. Deux d’entre eux étaient tombés au champ d’honneur, tandis que le troisième était rentré dans un état sévère de stress post-traumatique. Sans les avoir connus personnellement, la mère de Donna, née en 1921, put lui donner leurs noms.

Erster Weltkrieg
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Ces jeunes hommes étaient sans doute partis en 1915 dans un mélange d’insouciance et de loyauté au « British Empire ». Se disaient-ils, comme tant d’autres, que la guerre serait brève, qu’ensuite les portes de Paris leur seraient grand ouvertes, puis qu’ils rentreraient au pays, avec une moisson d’histoires à raconter. Ils s’engageaient aux côtés d’autres jeunes idéalistes assoiffés d’honneur et d’aventures. Nul n’imaginait alors que ce conflit coûterait la vie à plus de 60 000 des 330 000 Australiens déployés outre-mer, dont 46 000 sur le front occidental, en France et en Belgique.

 

À l’époque où Donna apprenait l’existence de ses trois grands-oncles, son fils sillonnait l’Allemagne en camping-car et se proposait de visiter la France. Elle le pria de se rendre au cimetière de Caëstre, non loin de la frontière belge. L’un des oncles, un certain McKenzie, y reposait. Le fils se présenta sur la tombe le 1er mai, jour anniversaire de la mort de McKenzie. Après ce jour, les apparitions des trois soldats cessèrent à l’autre bout du monde. Elle fut pourtant, en quelque sorte, le déclencheur des voyages réguliers que Donna et Michael entreprirent par la suite en France. Ils entraînèrent bientôt avec eux d’autres Australiens dans la découverte des liens historiques qui les reliaient au nord de l’Hexagone, pour les aider à retrouver leurs ancêtres tombés au champ d’honneur.

 

Un an plus tard, le couple découvrit un reportage tourné en 2011 par une équipe de la chaîne australienne Channel Seven sur une collection de plus de 4 000 plaques photographiques découvertes dans l’ancienne ferme de Louis et Antoinette Thuillier à Vignacourt, qui représentaient notamment des soldats australiens. Il n’en fallait pas plus pour attiser la curiosité des deux passionnés d’histoire et les attirer dans ce village du Santerre situé à l’arrière-front des combats de l’Amiénois pendant la Première Guerre mondiale.

* De même qu’on appelait les soldats français des « poilus » et les Britanniques des « tommies », « diggers » était le surnom donné aux soldats australiens. Le terme, littéralement « ceux qui creusent », est notamment associé à leur expérience de la guerre des tranchées ; son origine exacte reste toutefois incertaine.

 

Naissance d'une passion

Donna et Michael, venus pour la première fois à Vignacourt à l’occasion des commémorations de l’Anzac Day** au début des années 2010, furent accueillis par une jeune femme, Lucille Werkin. Alors directrice de la Maison des Australiens à Vignacourt, elle avait travaillé avec un groupe d’adolescents sur les photos de Louis et Antoinette, et s’attachait, avec eux, à faire vivre la mémoire de ces soldats venus des antipodes pour défendre la France. Ce fut le début d’une série d’échanges scolaires entre jeunes Français et Australiens, ainsi que de séjours au cours desquels le couple faisait découvrir Vignacourt et les sites de la Grande Guerre à des compatriotes.

 

À cette époque, le musée Vignacourt 14-18 n’existait pas encore. Il fut inauguré en 2018 dans l’ancienne grange rénovée de la ferme. Toutefois, faute de moyens, le corps de logis resta à l’abandon. Or, Donna et Michael étaient depuis longtemps tombés amoureux de cette bâtisse. Il existait bien des projets de rénovation, mais la commune n’était pas en mesure d’affecter les quelque 800 000 euros nécessaires à la réalisation de tels travaux. Aussi, en 2023, la mairie dut envisager sa démolition. Pour le couple d’Australiens, impossible de se résoudre à la voir disparaître : il fallait la sauver. Dès lors, ils remuèrent ciel et terre ; des efforts récompensés par la signature d’un bail de vingt ans en décembre 2025. L’objectif : transformer la maison des Thuillier en café et gîte à vocation historique, et l’ouvrir au public à l’occasion de l’Anzac Day 2028. Au terme des vingt ans, ils remettront le bâtiment à la ville qui l’intégrera dans son patrimoine.

 

** L’Anzac Day (25 avril) est une journée de commémoration nationale en Australie et en Nouvelle-Zélande. Elle honore les soldats de l’Australian and New Zealand Army Corps (corps d’armée australien et néo-zélandais) et commémore le débarquement de Gallipoli du 25 avril 1915, mais aussi, plus largement, les combats auxquels les forces australiennes et néo-zélandaises prirent part, notamment dans les Hauts-de-France.

​Un verre tantôt à moitié vide, tantôt à moitié plein, mais une détermination à toute épreuve

Après avoir retracé le cheminement qui les a conduits à s’installer en France, Donna et Michael proposent de visiter la maison. Nous parcourons des pièces dont les pigeons avaient longtemps fait leur royaume. Le couple ne les a certes pas chassés de gaieté de cœur, mais il fallait bien commencer quelque part.

 

Çà et là, le torchis de la façade laisse entrevoir le ciel, tandis que quelques rayons de soleil percent à travers le mur. Dommage qu’une restauration à l’identique soit impossible. Les rideaux aux fenêtres ondulent en douceur dans la brise qui passe à travers quelques carreaux brisés ou fissurés. Comment imaginer tout ce qu’Antoinette, Louis et leurs deux garçons observèrent depuis ces croisées au bas desquelles se déroulèrent tant d’évènements ? Dans les pièces, le papier peint se décolle, dévoilant le journal que

l’on collait dessous pour le renforcer et laissant apparaître quelques bribes d’actualités des années cinquante. Les prises et commutateurs de porcelaine affichent leur charme désuet. Tout ici mérite d’être refait et préservé du mieux possible.

Mes deux nouveaux amis australiens ont les yeux qui brillent en me livrant leur projet d’une maison d’hôtes avec café attenant. Ils souhaitent en faire un espace de rencontre, de fraternité, un lieu de mémoire. Par-dessus tout cependant, ils veulent sauvegarder et transmettre cette demeure devenue bien fragile mais qui a su résister aux conflits et au temps. Un lieu où, naguère, des combattants étrangers vinrent reprendre leur souffle pour renouer, l’espace d’un moment, avec les hommes qu’ils étaient à une éternité de cela : avant la guerre. Ici, ils entrevoyaient une existence ordinaire à travers des scènes dont ils devenaient les acteurs sous l’objectif intuitif et sensible d’Antoinette et de Louis : une fourche à la main, un enfant sur les genoux, assis sur une motocyclette, l’air goguenard, une cigarette au coin des lèvres ou encore mimant un combat improvisé.

 

Pourtant, derrière leurs sourires timides ou bravaches, leurs airs de défi ou leurs mines détachées, fixant parfois l’objectif d’un regard perdu dans l’ailleurs ou voilé de tristesse, sans doute rêvaient-ils à un retour au pays. Plus tard, en rentrant chez eux, les survivants emporteraient un souvenir commun : le regard profondément humain qu’un couple, lui-même meurtri par la guerre, avait posé sur eux. Aujourd’hui encore, dans cette bâtisse, leur souvenir n’est jamais loin. Ce souvenir resté gravé sur les milliers de négatifs sur verre redécouverts grâce à l’historien Laurent Mirouze au début des années 90 fut providentiellement sauvé par le philanthrope australien Kerry Stokes. Reconnaissant leur immense valeur historique, il les racheta et en fit don au mémorial australien de la guerre à Canberra dans le but de les rendre accessibles au public, ce qui leur épargna une destruction probable. Et c’est ce souvenir que Michael et Donna veulent incarner dans leur projet.

​Le grenier au trésor

Le couple me mène à présent au point culminant de la visite : la mansarde où la malle qui contenait les milliers de négatifs fut découverte. Pour l’atteindre, il faut emprunter l’escalier de meunier qui donne sur la cour. Celui-ci mène au premier grenier d’où le grain était envoyé par des entonnoirs dans les moulins mécaniques, restés intacts jusqu’à ce jour dans la salle du bas.

 

Le plancher, m’avertit Michael, est troué par endroits. Mais sa structure est solide, donc pas de danger. En revanche, pour accéder au second étage où se trouvait la malle aux plaques de verre, il faut gravir un escalier dépourvu de rampe, qui décrit une courbe avant de déboucher sur les combles. Poutres apparentes, toiles d’araignées qui filtrent la lumière du soleil, poussière des ans, un vieux coffre-fort surmonté d’une plaquette marquée « Le journal des percepteurs » et qui, pour l’instant, garde jalousement son secret puisque sa clé reste introuvable ; tout ici semble figé dans le temps. C’est ici que Michael a trouvé des plaques de verre. Donna et lui supposent que, mises à sécher sur le mur des combles voici plus d’un siècle, le couple les oublia peut-être. Avec les années, la maison ayant sans doute bougé et travaillé, peut-être avaient-elles tout simplement glissé derrière lui. Le couple ne désespère d’ailleurs pas d’en trouver d’autres.

 

Depuis la lucarne de ce qui deviendra une mansarde avec jacuzzi, on aperçoit l’église Saint-Firmin de Vignacourt. Peut-être Antoinette et ses enfants se tenaient-ils là le 11 novembre 1918 pour contempler le drapeau que trois soldats intrépides avaient accroché au sommet du clocher pour annoncer à tous vents la fin de la guerre – une scène dont Louis immortalisa le déroulement en photographiant notamment les visages de la population tournés vers le ciel, l’air interdit devant tant d’audace et les regards somme toute incrédules après tant d’années de souffrance.

 

Aujourd’hui, à plus d’un siècle de distance, le 194 rue d’Amour est l’ébauche d’un projet à la croisée d’hier et d’aujourd’hui. Dans cette aventure, chaque jour apporte son lot de surprises, bonnes et moins bonnes. Pourtant, que la coupe soit à moitié pleine ou vide, Michael et Donna se soutiennent mutuellement et l’optimisme finit toujours, semble-t-il et espérons-le, par l’emporter. Si d’aventures vous visitez le musée Vignacourt 14-18 juste à côté, vous aurez des chances de voir Michael et Donna. N’hésitez pas à leur poser des questions et, si le cœur vous en dit, à faire l’acquisition d’une de leurs bouteilles anciennes.

Encadré 

Avant de repartir, Donna m’a fait cadeau de son roman intitulé Photos in the Attic (Des photos dans le grenier, qui est hélas uniquement disponible en anglais). Publié en 2022, il retrace l’histoire de deux amours impossibles : en Australie, celle de Bill et Isabella, dont le père fera tout pour empêcher que les amoureux se retrouvent et celle de l’idylle entre Bill et Rosie, jeune infirmière qui a cherché refuge chez son cousin et sa femme, Louis et Antoinette Thuillier, à Vignacourt, un village à l’arrière-front des batailles de l’Amiénois.

 

Le livre raconte aussi l’histoire de Jimmy, l’ami de Bill. Il dépeint ses difficultés, en tant qu’Aborigène, à être admis dans l’armée pour partir à la guerre et à se faire accepter, et comment, au terme de ce parcours, il fut finalement reconnu sur sa pierre tombale comme le SOLDAT JAMES WALTON.

 

L’action se déroule en Australie, sur le front de la Somme, mais également à la ferme du couple Thuillier, illustrant le syndrome post-traumatique dont Louis souffre, les liens qui se tissent et se défont, mais par-dessus tout l’usure morale de la guerre et les moments de répit où l’humanité ressort, faisant apparaître les hommes derrière les soldats.

 

Photos in the Attic
Donna Fiechtner
Éditions BIG SKY PUBLISHING

 

Conjointement avec l’archéologue Gilles Prilaux, ils ont également publié en 2023 chez Big Sky Publishing l’ouvrage intitulé « Shadows beneath the Somme graffiti from the great war – La cité souterraine de Naours » qui retrace les histoires de 40 Australiens partis à la guerre, qui ont gravé leurs noms sur les parois des grottes sous le village de Naours.

Internet:

The house of Thuillier

(Anglais/français)


Hidden in Light - The House of Thuillier

(Plus qu'une présentation. Englisch)
 

Podcast

Why not! - Take a Chance! What happens next
(Anglais)

Soutenir :

Gofundme

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