
Aller au portrait nº 1 - Atelier 22 - Exposition Pont des Arts
Aller au portrait nº 2 - Pascal Plottier - Sculpteur céramiste
Aller au portrait nº 3 - Pippa Darbyshire - Peintre
Aller au portrait nº 4 - Le henson - Emblème vivant
Aller au portrait nº 5 - Jules Verne
Aller au portrait nº 6 - Guerlain et Le Crotoy
Aller au portrait nº 7 - Les peintres et la baie de Somme
Aller au portrait nº 8 - Rose Bertin - Icône de la mode
Aller au portrait nº 9 - Manessier et la Passion
Derrière les paysages et le patrimoine de la Somme, il y a des histoires et des visages, mais aussi des figures emblématiques. Artisans d’art, artistes, écrivains, créateurs, personnages historiques, et même un cheval, le henson, emblème vivant de la baie de Somme : découvrez leurs portraits et comment chacun, à sa manière, façonne et fait vivre l’identité de ce territoire.
PORTRAIT nº 1
L’Atelier 22, galerie et lieu de création
Pont des Arts, au royaume de la couleur
Lysiane Lécuyer • Philippe Deverdieu-Fouchard
Charlotte Londiche • Marc Kraskowki
Voici longtemps que les expositions artistiques ne sont plus l’apanage des villes. À Neuville-Coppegueule, un bâtiment de 1880, qui fut mairie et école de garçons jusque dans les années 50, se dresse face à l’église Saint-Pierre. Au cours des décennies suivantes, il accueillit tour à tour un foyer de jeunes, un club de pétanque et, jusqu’en 2021, des locataires. Puis, la bâtisse, où les pompiers se réunissaient autrefois et qui résonna longtemps des voix enfantines de la chorale du village, fut désertée, négligée. Un peuple d’oiseaux investit le grenier et, lentement, elle commença à dépérir – les maisons, comme les humains, ont besoin de chaleur et d’amour pour ne pas mourir.
Celle-ci eut deux sauveteurs : Lysiane Lécuyer et Philippe Deverdieu-Fouchart, passionnés d’art et amoureux de ce bâtiment traditionnel en brique, coiffé d’ardoises, percé de lucarnes et dont les fenêtres hautes de la salle de classe laissèrent sans doute maintes fois s’échapper l’imagination des élèves filant vers tant et tant d’aventures buissonnières.

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Deux funambules sur le fil du temps
Lysiane, originaire de Neuville-Coppegueule, et Philippe, natif de Sologne, se rencontrèrent en Suisse, au théâtre. Elle était comédienne, lui, costumier. Ils s’aimèrent, et la vie les entraîna à Paris où Philippe, pendant 40 ans, dirigea les ateliers de couture des plus grandes maisons : Dior, Lacroix, Saint Laurent, Gaultier, Mugler, Chloé, Balenciaga. Depuis les balbutiements de leur amour jusqu’à aujourd’hui, ils ont suivi la voie de l’art, Lysiane s’étant pleinement engagée sur celle des arts plastiques à l’aube des années 2000. Philippe la rejoignit bientôt et ils œuvrèrent dès lors souvent à quatre mains, se faisant écho l’un à l’autre.
Franchir le seuil de l’Atelier 22, c’est s’engager dans un lieu de création et de transmission. En témoignent un essaim de bouchons en cristal, cascadant dans l’espace ouvert par la volute de l’escalier menant à l’étage, ainsi qu’une collection de flacons géants – dont un impressionnant stiletto du parfum Good Girl signé Carolina Herrera –, rappelant au visiteur qu’il se trouve au cœur de la Glass Vallée, le premier pôle mondial de flaconnage de luxe. Une gardienne veille sur l’imposante vitrine où sont exposés les flacons : un mannequin-buste évocateur de l’élégance fluide des silhouettes que le légendaire illustrateur de mode René Gruau imagina jadis pour Christian Dior.
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Bien sûr, l’intérieur de l’ancienne école a été rénové et modernisé. Pourtant, jamais loin, le passé s’y s’invite par touches, comme un jeu de pistes, une passerelle menant du présent au jadis. Ainsi, deux piliers, devenus aujourd’hui la scène de libres envolées scénographiques, encadraient voici bien longtemps le poêle qui protégeait les écoliers et leur maître des rigueurs de l’hiver. C’est sur ce lien temporel qu’évoluent Lysiane et Philippe, puisant tout naturellement dans les trésors d’antan pour se projeter dans l’aujourd’hui et dans l’imaginaire.
Incursion dans le saint des saints
Lors de ma dernière visite, Philippe m’avait ouvert son atelier, la pièce où les pompiers se réunissaient autrefois et où les enfants venaient répéter leurs chants. Dans un foisonnement coloré, des objets du parcours de Philippe dans l’univers de la haute couture et du luxe y côtoient des créations en devenir, comme les étoffes peintes par Lysiane et devenues robes de rêve pour la nouvelle exposition de l’Atelier 22.
Pont des Arts
La peintre lyrique Charlotte Londiche et le plasticien Marc Kraskowski ont rejoint Lysiane et Philippe pour une exposition exubérante en couleurs où matières et formes se heurtent, se répondent et se fondent, dans un parcours joyeux.
Charlotte Londiche, le jaillissement des couleurs
Charlotte Londiche, ancienne élève des beaux-arts – 40 ans de peinture à son actif ainsi que des expositions dans le monde entier – partage son temps entre ses ateliers de Cambron et de Paris, expose deux séries où les accidents de la vie, dans « Sous toutes les coutures », et l’adieu au passé, dans « À tout casser », se transforment sous ses doigts en œuvres étincelantes et enjouées.
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Quand une fracture de l’humérus l’empêcha de peindre, s’est-elle souvenue qu’enfant, elle peignait déjà les robes de ses poupées ? Toujours est-il que le seul mouvement que son bras lui permettait de faire lui donna l’idée de reprendre du service à la machine à coudre. Son inspiration et son imagination donnèrent naissance à des œuvres où s’agrègent tout naturellement formes et couleurs.
Son incursion dans l’arte povera se prolonge dans « À tout casser » où, au lieu de laisser la vaisselle de famille ébréchée finir à la poubelle, Charlotte a choisi cette matière, souvenir du mariage de sa grand-mère, du baptême de sa mère ou de son ex-mari, pour composer une mosaïque colorée dont on parcourt les détails – ici une rose, là une vague qui va lécher une étoile ou encore un éclat de verre échoué sur une grève de porcelaine – comme autant de courts chapitres d’une histoire dans laquelle ce qui serait amené à disparaître fait peau neuve.

Marc Kraskowski, plasticien, passeur de vies
Cette renaissance, Marc Kraskowski en fait aussi son œuvre. Installé à Senantes, dans l’Oise voisine, l’artiste, qui se définit lui-même comme plasticien, s’empare de toutes sortes de matériaux : céramique artisanale, carreaux de faïence ou de ciment, comme on voit au sud de la Côte picarde et en Normandie, tuiles, verre sécurit et fer, préservant ainsi, comme Charlotte, ce qui était voué à disparaître et faisant naître un regard sur ce qui d’ordinaire resterait invisible.
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Ses mains transforment le verre sécurit en cascades d’éclats étincelants et de galets polis, selon que la matière est restée brute ou a été cuite, la céramique en tableaux colorés ou en pièces aux contrastes puissants, ponctués de teintes neutres, et enfin, la brique et le fer en plastiques où la gestuelle féminine s’exprime en une rondeur enveloppante. Cette alternance de formes, de couleurs et de textures se retrouve aussi dans les pièces signées Lysiane Lécuyer et Philippe Deverdieu.

D'étoffes et de cristaux
Les robes portent des noms aussi poétiques que Neiges bleues – au corsage scintillant avec ses fines coulées d’organza pastel givré –, Radouga l’Arc en Ciel – qui enveloppe sagement le corps et en souligne les courbes douces – ou encore Bleu de Sèvres – dont les vagues blanches, brunes et bleues de la traîne s’échappent en moussant de la jupe marine.
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Les étoffes peintes par Lysiane et transformées en pièces que l’on rêverait de voir se mettre en marche et évoluer se font par leurs lignes et leurs couleurs l’écho de tissu des cristaux de Louis Leloup exposés près d’elles. Elles reprennent les silhouettes et la palette du grand maître verrier belge en mariant des bruns pourpres, des verts absinthe, des oranges éclatants ou encore des bleus somptueux, dont une nuance est particulièrement mise en valeur dans la salle au premier étage.

Là, en effet, entourée par les œuvres lumineuses de Charlotte Londiche, se dresse en majesté une robe, d’un bleu nuit si profond et éblouissant que le regard s’y perdrait si le mouvement fluide et transparent de la cape, que vient suspendre un brandebourg en passementerie dorée, n’interrompait pas ce jeu hypnotique, rehaussant la beauté de son apparente simplicité. Une élégance épurée, une sobriété raffinée qui s’étire comme un fil rouge dans l’exposition Pont des Arts et qui invite à revenir.
Ponts des Arts
Du 8 août au 20 septembre 2026
À l'Atelier 22 – Neuville-Coppegueule
Atelier 22
22 rue Jean Moulin
80430 Neuville-Coppegueule
Lysiane Lécuyer
Tel.: +33 6 32 06 99 73
Philippe Deverdieu-Fouchard
Tel.: +33 6 99 29 51 13
Mail: philfouchard@gmail.com
Internet: www.atelier22art.fr
Facebook: Atelier 22 - Art contemporain
Instagram: Atelier 22 Art Contemporain
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PORTRAIT nº 2
PASCAL PLOTTIER
DES ŒUVRES COMME DES PARÉIDOLIES*



On entre librement chez Pascal Plottier. Son atelier est ouvert tous les jours, mais sans horaires fixes – il y tient – et sauf s’il est fermé, comme l’indique avec humour une inscription sur la porte d’entrée. Mais il le souligne, c’est un atelier, pas un magasin, un lieu où ce sculpteur céramiste accueille ses visiteurs avec une attention bienveillante. Secondé par sa chatte Grisette, souvent mollement alanguie devant la vitrine, et de la douce Ledge, une chienne ambre et blanc, qui pose son regard de miel sur les arrivants – quand elle n’est pas profondément assoupie –, Pascal est ainsi toujours affectueusement accompagné dans son atelier des bords de Somme, à l’angle des rues Ledien et Pasteur, à Abbeville.
Entrée en matière
Aujourd’hui, les étagères de l’atelier se sont vidées : les pièces manquantes sont exposées depuis deux jours à la fromagerie du parvis, près de la collégiale Saint-Vulfran ; une idée originale qui mériterait de faire école. À leur place, des pièces attendent que le four mis en chauffe le matin atteigne la température voulue pour aller à la cuisson – que cette alchimie ignée transmute tout le feu des pigments à ce stade encore pastel. Pascal m’offre un café. Je le déguste dans un gobelet qu’il a façonné, un objet semi-brut qui flatte la main, donnant au breuvage une touche sensorielle en plus.
Des œuvres qui enflamment l’imaginaire et la fantaisie
C’est à l’époque de la COVID que Pascal, qui avait déjà adopté la Somme depuis une quarantaine d’années, a pris sa retraite d’une carrière de graphiste amoureux des arts –et, dans tous les sens du terme, des lettres – pour se consacrer à la céramique. Cette discipline, il l’avait étudiée parallèlement au graphisme pendant ses études à la Parsons school of design.
À l’atelier, il s’adonne à sa technique favorite : la céramique à la plaque – la poterie au tour, me confie-t-il, lui déplaît, car il n’aime ni avoir les mains constamment mouillées ni cette glaise qui s’insinue sous les ongles. Pascal travaille la céramique comme un peintre abstrait. Ses pièces s’offrent d’ailleurs à l’observateur comme des paréidolies ; elles font glisser l’esprit dans la rêverie comme au temps où, enfants, les nuages produisaient pour nous des spectacles fantastiques. Ainsi, lors d’une précédente visite, j’avais déjà été attirée par un hibou qui n’en est pas un puisqu’il peut être tout ce que l’on veut – ou plutôt tout ce que l’on voit en lui. C’est pour cela que Pascal ne donne pas de nom à ses créations, ce qui en fait le charme poétique et ludique.
De la rigueur du carré aux douceurs de la Lune


Pascal affectionne particulièrement le carré, une constante dans son œuvre. Il me présente d’ailleurs fièrement sa pièce de fin d’étude, une théière monumentale au corps cubique, au col en forme de cou de dinosaure, avec une queue pointue en guise d’anse. Il en avait confectionné toute une famille dont seul subsiste le « papa ». Pourtant, il s’en éloigne un peu actuellement avec ses « fleurs de Lune », destinées à une exposition sur le végétal organisée à la chapelle Saint-Pierre de Saint-Valery par l'association d'artistes Le nombre d'or à laquelle Pascal appartient. Ces « totems », tout en courbes et en douceur, créatures extraterrestres et oniriques, évoquent par leurs formes les galets des plages du sud de la Somme. Ils rappellent aussi des phares, au pied léché par des vagues comme de minuscules flammes, des statues tutélaires, ponctuées de bosses et de petites cornes de couleur comme autant d’yeux et d’antennes auxquelles rien n’échappe.
De terre et de lumière
Dans cette œuvre, où formes, teintes et textures s’associent et se répondent, les couleurs subliment habilement les terres rouges, noires, blanches ou délicatement blondes qui, de supports, deviennent des éléments expressifs centraux. Tour à tour, l’émail et les engobes irradient ou absorbent la lumière, et magnifient l’humble grès.
L’atelier est un lieu aux mille inspirations, où l’orange – la teinte favorite de Pascal – et le bleu restent toutefois des constantes chromatiques. Une sculpture noire en deux parties attire particulièrement mon attention : le socle rappelle un animal docile et amène, portant vaillamment sur son échine un astre incandescent aux accents ocres rouges, fauves et cuivrés, évocateur d’un soleil hypnotique. Sorti de l’imagination d’Anne Denis de l’atelier MillePailles, ce disque lumineux joue sur les reflets fugaces et les perspectives fuyantes de la marqueterie de paille. Interrompu par deux coulées d’or et encerclé à demi par des rectangles roses, peut-être les index d’un cadran incomplet, il enflamme la

matité intense et sombre de la sculpture, un peu comme si l’animal puissant et imperturbable endossait la victoire sur le temps de ce soleil triomphant.
Un atelier joyeux
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Parmi tous ces objets que je ne me lasse pas de contempler, je remarque un cadre à caisson comme on en trouve dans les collections d’entomologie. En revanche, de petits poissons en céramique remplacent les insectes. Devant la vitrine, on retrouve aussi un groupe de poissons, cette fois des spécimens variés plus colorés et encerclés de crocodiles miniatures. Ce petit monde marin est un clin d’œil à L’Aquarium, le café que l’atelier de Pascal a remplacé. L’artiste a d’ailleurs poussé l’idée plus loin, inventant une pièce de cabinet de curiosité remplie de menus objets rappelant des cartouches égyptiens, aux représentations évocatrices du Moyen Âge, ou encore des outils préhistoriques, et au sujet desquels il se demande non sans une pointe de malice ce que des archéologues à des siècles d’ici pourront bien en penser.
La chaleur de l’atelier de la rue Ledien tient l’hiver, gris, froid, humide, à distance. Je joue avec les tuiles d'un nuancier en céramique. Elles s’entrechoquent, laissant échapper des tintements cristallins quand on les manipule. Je les imagine en attrape-rêves multicolores, comme j’imagine que l’œuvre murale accrochée dans le prolongement de la vitrine est un hibou – quoique, plus je le regarde, plus je me demande si ce n’est pas un chat, à moins qu’il ne soit les deux – et sans doute quelque chose de différent pour un autre regard que le mien. Puis, la visite achevée, l’esprit traversé par cette agréable indécision, on quitte ce lieu le pied léger et le sourire aux lèvres.
* La paréidolie désigne le phénomène par lequel l’esprit identifie des formes familières dans certains objets, êtres, phénomènes, etc. : par exemple une tête de mort dans une orchidée, un animal dans un nuage ou encore un visage à la surface de la Lune.
Pascal Plottier – Sculpteur céramiste
Atelier: 2, rue Ledien
80100 Abbeville
Tél. : 06 80 68 70 14
Courriel : atelier@plottier.fr
Instagram : pascal_plottier
OUVERT CHAQUE JOUR, SOUVENT FERMÉ, TOUJOURS ACCUEILLANT !

PORTRAIT nº 3
PIPPA DARBYSHIRE – CAPTURER LA FUGACITÉ
Depuis la fin des années 1990, la peintre écossaise Pippa Darbyshire vit et travaille au rythme des lumières et des brumes de la baie de Somme. Rencontre avec une artiste mue par la quête du nothingness, un effacement fécond où jaillit la lumière.
Pippa Darbyshire, un univers évanescent
C’est à L’atelier en Baie, l’exposition organisée du printemps à l’été 2025 au Centre culturel départemental de l’Abbaye de Saint-Riquier, que j’ai découvert les œuvres de Pippa Darbyshire. J’y ai pénétré dans un monde d’eau, d’air et de sable, d’où l’horizon s’éclipse parfois, un monde qu’habitent les brumes de la baie de Somme, où s’entremêlent des camaïeux de gris, de bleu et de brun, fugaces, parfois rehaussés d’éclats de lumière liquide ou d’un soleil dompté par un voile vaporeux – peut-être des éclats d’espoir lance l’artiste avec un sourire malicieux –, d’où rayonne une luminosité née d’une soustraction de couleur, de matière.
À Saint-Riquier, les tableaux de Pippa Darbyshire m’ont entraînée sous des ciels diffus, moutonnant dans des miroirs d’eau, le long d’une clôture et dans une rue sous la neige, ou encore sous un enchevêtrement de pins, où partout le non-peint devenait le narratif. Début octobre, j’ai eu la chance de la rencontrer à l’ancienne école de Ponthoile, à l’occasion du vernissage de Plein Air, une exposition où les nuages s’imposaient, l’un d’eux m’évoqua un majestueux rapace, immobile, toutes ailes déployées, comme dans l’attente de fondre dans les flots, mais il y avait aussi ce nuage-cyclope, un peu sale, massif et léger à la fois, ou bien encore cette bande floconneuse panachée d’un souffle de lumière.
Ce jour-là, nous fîmes connaissance et rendez-vous fut pris pour une visite dans son atelier de Noyelles-sur-Mer.
Scène d’intérieur
Pulco, le chien de Pippa et de son époux Peter, alerte sa maîtresse de la présence d’une étrangère. Pippa arrive, se baisse pour le prendre sous son bras et m’ouvrir la porte vitrée afin de me faire entrer. Survêtement noir, pieds nus (elle vient de terminer une séance de yoga, m’explique-t-elle), jolie chevelure grise sagement coupée en bob et lunettes de vue carrées, noires, qui affirment et mettent en valeur ses traits fins, Pippa a quelque chose d’une jeune fille, une jeune fille frêle et souple.
Elle m’invite à prendre place dans la cuisine et me propose un café. Dehors, comme sorti d’une illustration, s’étend un jardin d’agrément et en même temps « jardin à manger » , l’œuvre de Peter : carrés de légumes bien ordonnés et arbres fruitiers, dont l’un, est si chargé de pommes rouges – 2025 est une année à fruits – qu’il laisse choir une partie de son abondant trésor sur une bâche entourant soigneusement le pied du tronc ; et sur la droite, une pâture où ruminent quelques indolentes blondes d’aquitaine, alanguies sous le soleil d’octobre.
Du coup de foudre à l’amour constant
La baie de Somme est une histoire d’amour pour Pippa, un coup de foudre pictural vécu au début des années 2000. Elle accompagnait alors sa sœur qui s’installait à l’époque dans la Somme et cherchait une maison. Pippa séjourna alors au Crotoy où elle commença à peindre depuis la fenêtre de sa chambre aux Tourelles. Aujourd’hui, un quart de siècle plus tard elle est toujours amoureuse de ce qu’elle appelle le « nothingness », un effacement né de la rencontre des flots, de l’horizon, des nuages perdus dans les brumes matinales, une absence créatrice de paix dont l’artiste a fait sa quête.
Au cours de cette parenthèse samarienne, Pippa découvrit un bâtiment, l’ancien café de la gare à Noyelles-sur-Mer. Séduite par ce lieu livré à l’abandon, elle forma rapidement le projet de l’acquérir. Et c’est ainsi qu’elle et Peter achetèrent ce qui deviendrait le Relais de Baie, un salon de thé-galerie d’art. En Grande-Bretagne, Pippa s’était inscrite aux beaux-arts dans les années 90, pavant la voie qu’elle suivrait en France. À cette époque, elle dirigeait sa propre entreprise de décoration murale tout en peignant des portraits et des natures mortes. Les trois ans aux beaux-arts lui avaient fait prendre goût à la peinture sur chevalet.
Noyelles fut un déclic : elle abandonna son activité outre-Manche, et son mari, qui avait déjà acquis une certaine expérience dans le bâtiment, se chargea de débarrasser le lieu de sa vétusté et de lui insuffler une nouvelle âme, avant de la suivre dans cette aventure qui dura près de vingt ans. Assumant l’intendance, Peter offrit à Pippa la liberté de peindre à sa guise. Afin de concilier le café-galerie et la peinture, Pippa s’habitua à se rendre dès l’aube toujours au même endroit devant les Tourelles, un lieu immuable dans un monde mouvant d’eau et de lumière chaque jour changeante, à chaque seconde en mouvement.
Puis vint le jour où elle décida qu’il était temps pour elle de se consacrer pleinement à son art pour, comme elle l’exprime, progresser, faire mieux à chaque fois. Elle avoue toutefois que cela tient de l’illusion, car plus on progresse et plus on risque de se mettre à régresser, c’est plutôt une évolution, l’ouverture vers une nouvelle inspiration, un nouveau point de vue.
Elle n’entretient pas de rapport sentimental à proprement parler avec ses œuvres dont elle peut se séparer sans difficulté. En fait, elle me confie que pour résister à la tentation d’en vendre certaines, elle en fait cadeau à ses enfants. Pour elle, la peinture et le dessin doivent avoir une destination, un but, devenir un partage, et c’est en cela qu’elle explique qu’en fin de compte elle est peut-être une performeuse qui a besoin de montrer ce qu’elle crée.
Je lui demande si elle connaît le bois de Cise, ses falaises de craie et ses villas Belle Époque éparpillées au milieu des pins qui offriraient sans doute de superbes motifs. Le lieu est certes splendide, mais, objecte-t-elle, sa fidélité est exclusive, constante, une relation monogame qui s’approfondit avec le temps, s’enrichit : deux couleurs pour des nuances sourdes de bleu et de gris, qu’elle affectionnait déjà du temps des natures mortes, et un paysage – toujours le même, toujours changeant, éternel et infini.
À l’époque du Relais de la Baie, Pippa ne pouvait pas trop s’éloigner de Noyelles. Il lui fallait rentrer pour ouvrir le café ; une nécessité peu à peu devenue un rituel – et, en l’écoutant parler, peut-être un attachement passionné pour un cercle restreint de quelques kilomètres dont elle ne cesse d’explorer l’immensité.

Un horizon sans fin – Ultramarine (du 6 mai au 15 septembre 2026 aux Tourelles, Le Crotoy)
Un retour aux sources ? Certainement. Une boucle bouclée ? Rien n’est moins sûr, ce serait sans aucun doute trop définitif. Plutôt un nouveau passage vers de nouvelles inspirations dans ce lieu que l’artiste définit comme celui qu’elle aime le plus au monde. C’est à la fin des années 1990, depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel aux Tourelles, que lui apparut le jeu du sable et de l’eau qui se perdent au loin, tantôt estompés dans le mystère des brumes, tantôt suggérés par une lumière timide ou révélés dans le déchirement d’un soleil crevant les nuages. Elle n’a jamais cessé ensuite de traduire en peinture les infinies facettes de ce spectacle.
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Pippa Darbyshire
Kunstmalerin
Tel.: +33 670930600
Mail: pippa@pippadarbyshire.com
Web: pippadarbyshire.com
Instagram: pippadarbyshire
Blurb: Pippa Darbyshire (Kataloge)
PORTRAIT nº 4
LE HENSON
Un Samarien aux racines nordiques
Qu’évoque la Somme pour vous ? Vous fait-elle songer à des spécialités comme la ficelle picarde ou le macaron d’Amiens ? À des lieux emblématiques tels la cathédrale d’Amiens ou le parc du Marquenterre ? À moins que des personnalités comme Jean-Pierre Pernaut ou Jules Verne, Samarien d’adoption, ne vous viennent à l’esprit. Saviez-vous toutefois que dans les années 70, la graine d’une race de chevaux fut semée sur cette terre de sable et d’eau. De cette graine naquit un petit cheval de loisir rustique qui n’a jamais cessé d’évoluer. Race officiellement reconnue depuis 2003, il vit aujourd’hui dans les grands espaces de la baie de Somme dont il prend soin aux côtés de troupeaux de vaches highlands.
La légende
Dieu contemplait un jour la baie de Somme. Peut-être songea-t-il que pour préserver sa beauté, il fallait l’incarner. Ainsi se saisit-il d’une poignée de sable clair et souffla dessus. Le sable s’envola tourbillonnant et créa un cheval à la robe dorée comme les plages sous le soleil, tandis que sa crinière noir et or évoquait le scintillement des flots. Puis, satisfait, Il laissa son doigt courir le long du dos de l’animal, de la naissance de la crinière à la queue, signant son œuvre d’une raie noire et liant ainsi à jamais les couleurs de la baie à ce fier équidé, le henson.
L’histoire
Dieu inspira-t-il Bernard Bizet ? Toujours est-il qu’à l’origine, il y avait cet homme qui après un voyage en Scandinavie introduisit des chevaux fjords en baie de Somme dans l’intention d’en faire l’élevage. À l’époque, le tourisme vert émergeait. Au début des années 70, l'idée lui vint de créer un cheval de loisir rustique qui vivrait dehors toute l’année. Il souhaitait aussi que l’animal possède un bon caractère, de façon à être adapté à un jeune public, mais aussi à des cavaliers peu expérimentés.
Au début, des chevaux fjords furent croisés avec des anglo-arabes. Bernard Bizet n’avait pas la volonté de créer une race officielle. C’est Lionel Berquin, à l’époque accompagnateur saisonnier chez lui, qui décida d’expérimenter dans ce sens et d’enrichir les croisements. Avec son frère et quelques amis, ce passionné fonda l’Association des cavaliers de la baie de Somme. Leur pari un peu fou : faire de ce petit cheval, qui ne serait baptisé henson qu’en 1986, une race à part entière.
Un travail de longue haleine les attendait. Des efforts récompensés par l’avènement du henson. Au fait, henson se prononce à l’anglaise « ainesonne ». Il fallut toutefois encore attendre le 10 juillet 2003 pour que 30 années d’efforts soient couronnées par la reconnaissance de cette petite monture qui devint ce jour-là officiellement la 44e race équine française.
Je voulais en savoir plus sur cet équidé, devenu l’un des emblèmes de la baie de Somme. J’ai donc pris rendez-vous avec Stéphanie Roussel, directrice de l’Espace équestre henson de Saint-Quentin-en-Tourmont.
![]() Le hensonEspace Équestre Henson - Saint-Quentin-en-Tourmont | ![]() Le hensonEspace Équestre Henson - Saint-Quentin-en-Tourmont | ![]() Le hensonEspace Équestre Henson - Saint-Quentin-en-Tourmont |
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Un lodge aux allures scandinaves
L’Espace équestre henson est une adresse discrète, au milieu des champs et des arbres, à l’écart du village. Au moment où j’arrive, un groupe de femmes et d’hommes se tiennent autour d’un cheval au milieu d’une carrière – pour une séance d’équicoaching. Eux mis à part, personne. Un soleil radieux sèche la rosée de ce début de matinée frileux. J’aspire l’air vif à pleins poumons en me dirigeant vers un imposant lodge en bois, coiffé d’un pignon décoratif et auquel le cadre rouge des fenêtres donne un air scandinave – peut-être un clin d’œil aux origines norvégiennes du henson.
À l’intérieur, je me présente à trois jeunes hommes qui discutent devant le comptoir d’accueil. Avant de quitter les lieux, ils me disent que Stéphanie ne devrait pas tarder. Je reste seule avec un chat noir qui se prélasse sur une banquette aux coussins en toile de jute. Cette esthétique brute fait écho au reste du mobilier entre récup et confort cossu patiné par les ans. Le soleil entre à flots dans le club house, réchauffant le bois ambré des murs ponctués de photos de chevaux. Juste quand je suis sur le point de m’installer dans l’un des fauteuils qui entourent la cheminée centrale suspendue, Stéphanie arrive de la sellerie en me saluant avec un sourire. Elle me propose un café, bienvenu compte tenu de la fraîcheur matinale.
Un métier passion
Cavalière depuis toute petite, Stéphanie, originaire de la petite station balnéaire du Crotoy à une dizaine de kilomètres de Saint-Quentin-en-Tourmont, n’avait pas prévu de faire carrière dans le cheval. En 2010, elle termine une licence en gestion-comptabilité. À cette époque, une amie lui signale que l’Espace Henson recherche une secrétaire-comptable. À en juger par sa mine épanouie, elle ne regrette pas d’avoir saisi la balle au bond. D'ailleurs, ses attributions ont largement évolué : aujourd’hui, elle est gérante de la structure. Toutefois, elle m’explique que si les employés ont chacun leur spécialité, ils sont aussi très polyvalents. Et tous montent à cheval. Ceux qui ne sont pas cavaliers en arrivant le deviennent, lance-t-elle en souriant.
Bien que la société appartienne à un groupe d’amis, sa gestion est confiée aux salariés. Les actionnaires guident, conseillent et donnent leur vision de l’entreprise. Quelques-uns des fondateurs en font encore partie : Michel Trencart, le vétérinaire, et son frère Philippe, Dominique Cocquet, qui dirigea autrefois les Espaces Équestres Henson ou encore Marc Berquin, le frère de Lionel. Ce dernier a vendu ses parts et créé une petite association, Les centaures de la baie de Somme, à Saint-Firmin.


Stephanie Roussel

De Port-le-Grand à la reconnaissance nationale
En 1979, ce groupe de passionnés poursuivit l’aventure engagée par Bernard Bizet à Ponthoile avec l’ambition de créer une nouvelle race de chevaux à part entière. Installés à Port-le-Grand, ils fondèrent l’association des Cavaliers de la baie de Somme. C’est ainsi que naquirent les deux premiers poulains de deuxième génération, Quelea et Queenee de Henson, en 1982. La même année marqua un tournant décisif lorsque, en plus des Haras nationaux, le SMACOPI (syndicat mixte d’aménagement de la côte picarde), à l’époque dirigé par Dominique Cocquet, apporta son soutien au projet, ce qui aboutit à la création de l’Association du cheval henson (ACH).
Le SMACOPI, soucieux de préserver la baie de Somme et de faire face à la pression touristique croissante, autorisa le pôle d’élevage équin conduit par l’Association des Cavaliers de la baie de Somme et l’Association du Cheval Henson à s’implanter dans le domaine Marquenterre. Ainsi les frères Berquin quittèrent-ils Port-le-Grand pour s’installer dans le domaine du Marquenterre, où ils obtinrent un droit d’usage de la réserve naturelle leur permettant de rejoindre la plage. Pour Dominique Cocquet, l’enjeu consistait à « magnifier la nature…, tout en accueillant les touristes. ».
Monter au naturel
Les pionniers du henson avaient dans leurs bagages un type de selle, en usage jusqu’à aujourd’hui dans les espaces équestres henson. Le hasard avait en effet voulu qu’ils trouvent à Port-le-Grand des selles d’armes britanniques de la Première Guerre mondiale. Convaincus de leurs qualités, ils les reconditionnèrent et les modernisèrent. À présent, ces selles sont produites en Inde. Le modèle à arçon suspendu utilisé aujourd’hui est conçu pour ménager le dos de la monture lors des longues chevauchées. Par ailleurs, avec son siège creux, elle est idéale pour les débutants qui sont bien calés dedans.
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À Saint-Quentin-en-Tourmont, on monte par ailleurs sans mors. Les chevaux sont équipés d’un hack-henson, une bride en corde nautique, beaucoup plus résistante au sel que le cuir, particulièrement adaptée à la monte d’extérieur et qui sert en même temps de licol. Cette bride, qui permet notamment de nager avec les chevaux, agit par pression sur le nez et non sur la bouche. Le cheval jouit ainsi d’une plus grande liberté pour boire et brouter à son aise lors des pauses, tout en étant préservé des actions parfois maladroites de cavaliers inexpérimentés sur le mors.
Élevé toute l’année en plein air, le henson est une monture polyvalente, au pied sûr, et endurante. Le compagnon rêvé pour découvrir la nature. Habitué à vivre en extérieur, il est peu craintif, un atout de taille pour les novices. Saint-Quentin-en-Tourmont accueille en effet des cavaliers de tous les niveaux pour des chevauchées qui vont de la simple balade à la randonnée avec bivouac – avec le privilège de fouler des espaces sauvages habituellement fermés au public.
Une vie en semi-liberté
Trente à quarante poulains naissent chaque année aux alentours du mois d’avril. Jusqu’à leur sevrage vers l’âge de six mois, ils occupent avec leurs mères les 500 hectares de prairies et de marais qui entourent le haras de Rue.
Au début du printemps, les chevaux, après avoir hiverné dans des prairies sablonneuses – nourris à l’orge et au foin produits sur l’exploitation – sont répartis sur les pâtures du parc ornithologique du Marquenterre où ils participent à l’entretien des terres. Il faut tout de même attendre que l’herbe soit suffisamment haute. Ici, c’est la nature qui décide : il n’y a pas de date fixe pour ce déplacement vers les prairies d’été qui s’étale sur une quinzaine de jours à partir de la mi-avril.
L’automne accueille un évènement important de l’année équestre en baie de Somme, la Transhenson : la grande transhumance des hensons vers les quartiers d’hiver. Plus qu’une simple migration saisonnière, c’est une journée de fête, organisée vers la fin octobre. À cette occasion, plus de 200 cavaliers et une douzaine d’attelages vont chercher les poulinières et leurs poulains ainsi que d’autres chevaux d’élevage.
Cette chevauchée spectaculaire le long des étendues miroitantes de la Manche et des cordons dunaires attire chaque année de nombreux spectateurs qui la suivent à pied en empruntant un itinéraire parallèle. Une fois les hensons arrivés sur le site de Saint-Quentin-en-Tourmont, la fête se poursuit avec des animations équestres, des ateliers pédagogiques sur la faune et la flore de la Baie de Somme, un marché de producteurs locaux et des spectacles, le tout couronné par le traditionnel repas de moules-frites, au profit des œuvres sociales de la commune.
Bon à savoir
À leur retour à Saint-Quentin-en-Tourmont, les poulains, qui ont environ six mois, reçoivent leurs premiers apprentissages. Ils vivent en groupe, avec une jument plus âgée, véritable mamie du troupeau. Petit clin d’œil : cette année, elle s’appelait Nova. Ce n’est que beaucoup plus tard, vers leurs trois ans, que commence un débourrage en douceur, de cheval à cheval : relié par un licol à un henson expérimenté, le maître d’école, et sous la surveillance d’un cavalier, le jeune apprend à suivre son aîné et à accepter la proximité de l’homme et de ses congénères. Au terme d’une phase de désensibilisation, il commence à être monté. Débute alors l’apprentissage des aides : la main, la jambe et l’assiette.
La Transhenson vue par son créateur
En 2025, interviewé par WhereSomme*, Dominique Cocquet expliquait que tout au début, l’idée lui était venue de faire de la transhumance d’hiver une jolie balade – pour les cavaliers comme pour les chevaux –, d’autant que cette rentrée préfigure le sevrage début novembre. Il s’était dit que quelques poulains s’aventureraient peut-être dans la pinède, mais qu’on pourrait ainsi s’amuser à les y rattraper.
Au fil des ans, les propriétaires de hensons furent conviés à accompagner cette cavalcade au côté de tout le personnel, déjà mobilisé ce jour-là. De fil en aiguille, l’évènement prit de plus en plus d’ampleur, sans toutefois jamais perdre de son authenticité, grâce à la volonté de Dominique Cocquet de refuser tout sponsoring afin de préserver l’esprit convivial de cette manifestation, rendue possible grâce à l'engagement de nombreux bénévoles. Aujourd’hui, les cavaliers traversent le village de Saint-Quentin-en-Tourmont, faisant de la Transhenson une fête « communautaire et patrimoniale », placée sous le signe du vivre-ensemble et de la joie de vivre.
En écoutant Dominique Cocquet, on oublie presque que notre époque semble parfois placer l’humain au-dessus de toute chose, tant les mots qu’il emprunte pour décrire les éléments déchaînés lors de quelques rares éditions de la Transhenson nous rappellent la juste place de l’Homme face à la nature – dans la Somme, aux côtés d’un petit cheval qui semble ne faire qu’un avec elle.
* WhereSomme
La Transhenson, trait d’union entre l’Homme et la nature
Où monter un henson dans la baie de Somme et ailleurs ?
Il existe actuellement sept Espaces équestres Henson : Marquenterre, Fort-Mahon, Berck, Le Touquet, Chantilly, Fontainebleau et Compiègne. Chacun d’eux permet de découvrir des sites d’exception.
Tous les renseignements sont disponibles sur :
Espace Équestre Henson Marquenterre
34 chemin des Garennes
80120 Saint-Quentin-en-Tourmont
Contact
Informations et réservations
Tél. : 03 22 25 68 64
Itinéraire d’accès :
Autoroute A16 – sortie n° 24.
Suivre les panneaux Parc ornithologique du Marquenterre presque jusqu’au bout. Et continuer sur 600 mètres.
PORTRAIT nº 5
JULES VERNES
Entre rêves d’ailleurs et ancrage picard – sur les traces de Jules Verne dans la Somme
Si son nom évoque les abysses, les voyages fantastiques et les aventures dans des contrées lointaines, c’est à Amiens que Jules Verne jeta l’ancre pour de bon. Retour sur les escales d’une vie littéraire et familiale hors du commun entre Nantes, Paris, Le Crotoy et Amiens . Itinéraire d’un auteur extraordinaire, d’un citoyen engagé – et d’un homme devenu mythe.
De Nantes à Paris : la naissance d’un écrivain visionnaire
Si Guerlain est associé au Crotoy, Jules Verne (1828-1905) est quant à lui intimement lié à Amiens. Bien qu’originaire de Nantes, c’est à Amiens qu’il passa 34 années de sa vie, séjournant aussi régulièrement sur la côte, au Crotoy, où il vécut à partir de 1865 et de s’installer en 1869 dans une villa en location, La solitude. Cette même année, il acheta son premier bateau, le Saint Michel. Il acquit par la suite le Saint Michel II, puis se fit construire le Saint Michel III à bord duquel il navigua au large de l’Espagne, du Portugal et de l’Afrique du Nord. En 1878, des soucis pécuniaires le contraignirent à vendre ce somptueux yacht à voile et à vapeur dont il avait fait l’acquisition en 1877. Le Crotoy l’inspira pour des œuvres telles que Vingt mille lieues sous les mers.

Mais revenons un peu aux débuts. Jules Verne quitte Nantes pour Paris où il achève ses études de droit en 1850. À cette époque, il écrivait déjà et son introduction dans les salons littéraires par son oncle Chateaubourg le pousse encore plus vers l’écriture, compromettant définitivement son retour à Nantes pour prendre la succession de son père en qualité d’avoué.
Un mariage et une famille recomposée entre activité boursière et projets littéraires
En 1856, il se rend au mariage d’un ami amiénois, Auguste Lelarge, avec Aymée de Viane. Il y rencontre Honorine, la sœur de la mariée, qu’il épousera un an plus tard. Honorine du Fraysne de Viane (1830-1910) a 26 ans. Veuve, elle est déjà mère de deux petites filles, Louise Valentine, née en 1852 et Suzanne Eugénie Aimée, née en 1853. Plus tard, en 1861, naîtra leur fils unique Michel. La famille vit à Paris où Jules exerce la profession d’agent de change pour nourrir sa famille, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre sa carrière littéraire qui décollera après sa rencontre avec l’éditeur Pierre-Jules-Hetzel en 1861.
Amiens, le havre de paix pour un citoyen engagé et écrivain accompli
Après Paris et quelques années au Crotoy, Honorine presse Jules de s’installer à Amiens dont il dit que c’est une « ville sage, policée, d’humeur égale, la société y est cordiale et lettrée. On est près de Paris, assez pour en avoir le reflet, sans le bruit insupportable et l’agitation stérile. Et pour tout dire, mon Saint-Michel reste amarré au Crotoy. » Ce n’est toutefois qu’en 1882 qu’il s’installera au 2 rue Charles Dubois où il habitera jusqu’en 1900. Devenue aujourd’hui un musée, la maison de Jules Verne nous guide sur les pas d’un des plus grands auteurs français au fil d’une visite qui nous fait oublier les
clameurs du XXIe siècle. Jules Verne s’implique dans la vie politique, puisqu’il devient conseiller municipal. Il soutient notamment la construction du Cirque municipal en 1889, devenu Cirque Jules Verne à partir de 2003, au terme d’un an de travaux de rénovation et dont la façade sera restaurée à partir de 2016. S’il ne se visite pas, ce haut lieu du spectacle situé place Longueville vaut la peine d’être admiré de l’extérieur, d’autant qu’il n’est distant de la maison Jules Verne que d’une dizaine de minutes à pied.
L’héritage d’un immortel
Atteint de diabète, Jules Verne s’éteint le 17 mars 1905 dans l’appartement dont il est propriétaire au 44 boulevard de Longueville (aujourd’hui boulevard Jules Verne) et qu’il avait réintégré en 1900. Il est inhumé au cimetière de la Madeleine (480 rue Saint-Maurice).Œuvre du sculpteur amiénois Albert Roze, auteur notamment de la Marie sans chemise qui fut ajoutée à l’horloge Dewailly (9-11 rue des Sergents) située non loin de la cathédrale, le tombeau de Jules Verne s’intitule Vers l’Immortalité et l’Éternelle Jeunesse. Évocateur de la résurrection, il représente l’écrivain s’élançant hors de la sépulture, torse dénudé, bras levé, tête et regard dirigés vers le ciel.


En haut à gauche, la tombe de Jules Verne, au milieu, la maison de Jules Verne, en bas à gauche le cirque Jules Verne (adresses sur la carte)
PORTRAIT nº 6
GUERLAIN ET LE CROTOY

Si le nom de Guerlain évoque un univers de beauté et de volupté, la quintessence du luxe, l’histoire de l’homme qui l’a rendu célèbre prend sa source dans la Baie de Somme. Derrière les fragrances mythiques comme Shalimar, Jicky, Mitsouko ou L’Heure Bleue se dessine un passé méconnu : celui de Pierre-François-Pascal Guerlain, natif d’Abbeville et amoureux du Crotoy, où il laissa une empreinte aussi personnelle que ses créations.
Les origines d’une légende : Guerlain, d’Abbeville à Paris
Pierre-François-Pascal Guerlain (1798-1864) grandit à Abbeville jusqu’à ses 19 ans, âge auquel il partit conquérir Paris, avant de contribuer à la notoriété de la station balnéaire du Crotoy que fréquentèrent plus tard Jules Verne, Colette, Henri de Toulouse-Lautrec, Georges Seurat ou encore Alfred Manessier.
Le Crotoy, joyau balnéaire et projet impérial avorté
Il y acquit de nombreux terrains, se fit construire son « petit manoir » et y érigea le Grand Hôtel en 1860 dans l’intention d’y accueillir l’impératrice Eugénie dont il était le fournisseur ; elle n’y vint jamais. Les derniers vestiges de cet établissement disparurent dans les années 1970.
L’Heure bleue : villa et souvenir
De Pierre Guerlain, il ne subsiste au Crotoy que le souvenir de l’Heure bleue, sa villa. Elle se dresse avec vigueur face à la baie, navire lilial prêt à larguer les amarres, comme suspendu dans le temps tel l’heure bleue, quand la nuit n’est pas encore tout à fait nuit, à laquelle elle doit son nom. Une rue, non loin de celle de l’Impératrice nommée en référence à l’épouse de Napoléon III, porte aussi son nom.
Pour aller plus loin : Le roman des Guerlain – Parfumeurs de Paris d’Élisabeth Feydeau chez Flammarion.
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PORTRAIT Nr. 7
DIE MALER DER SOMMEBUCHT
Au XIXe siècle, époque de l’avènement du tourisme et de la mode des premiers bains de mer, la baie de Somme devient bien plus qu’un simple décor naturel qui attire désormais des peintres venus capturer ses lumières fugaces et sa riche palette de teintes changeantes. De Boudin à Manessier, en passant par Seurat ou Degas, cette région séduit des artistes de renom, fascinés par sa beauté sauvage et sa lumière unique.
Eugène Boudin, le maître des ciels épris de Saint-Valery
Eugène Boudin (1824-1898), dont Monet disait : « Si je suis devenu peintre, c’est à Boudin que je le dois », car il lui avait appris « à voir et à comprendre », Boudin, le natif de Honfleur, peignit beaucoup sur le littoral, notamment à Saint-Valery-sur-Somme où il séjourna en 1891 et où il réalisa une soixantaine de tableaux.
Georges Seurat et Toulouse-Lautrec : inspiration crotelloise
En 1889, Georges Seurat (1859-1891) choisit le Crotoy pour peindre la baie de Somme. Petit village de pêcheurs en face de Saint-Valery, c’est la seule plage de la Somme orientée plein sud. Et c’est là qu’Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) retrouvait régulièrement Maurice Joyant (1864-1930), son ancien condisciple du lycée Fontanes à Mulhouse, qui devint plus tard aussi son biographe, et qu’il immortalisa dans un portrait le montrant en ciré jaune sur sa barque de pêche, fusil en main à l’affût des cormorans.
Braquaval et Degas : une amitié artistique en baie de Somme
Citons aussi Louis Braquaval (1854-1919), Valéricain d’adoption après l’acquisition d’une maison à Saint-Valery-sur-Somme où venaient se retrouver de nombreux peintres, dont Edgar Degas (1834-1917), son ami rencontré en 1896, qui y séjourna à plusieurs reprises.
Alfred Manessier : un peintre samarien passé maître dans l’art du vitrail
N’oublions pas Alfred Manessier (1911-1993), l’enfant de la région qui naquit à Saint-Ouen, non loin de Flixecourt. Il passa son enfance et sa jeunesse entre les marais de son village natal, Amiens et surtout, le Crotoy, où la famille se rendait en villégiature et où il peignit sa première aquarelle à treize ans. Après les beaux-arts à Amiens et Paris, et malgré les années dans la capitale, les voyages ou encore la guerre, et son passage du figuratif à l’abstrait et la composition de vitraux, que l’on peut notamment admirer à Abbeville dans l’église du Saint-Sépulcre (4 place du Saint-Sépulcre), Manessier restera toujours fidèle aux paysages du nord qu’il immortalisa par exemple dans Flot en baie de Somme ou Port du Crotoy au petit jour.
La baie de Somme est aujourd’hui encore une source d’inspiration bien vivante.
Découvrez-en quelques-uns en cliquant sur les liens ci-dessous :
PORTRAIT nº 8
ROSE BERTIN, UNE ICÔNE DE LA MODE
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Rose Bertin, reine des couturière et couturière des reines
Comme sortie d’un conte, l’histoire de Rose Bertin nous entraîne de l’ombre d’un atelier parisien à la lumière des salons de Versailles. Abbevilloise issue d’un milieu modeste, muse d’une reine, pionnière de la haute couture, son destin fit d’elle plus qu’une simple modiste : elle devint la confidente de Marie-Antoinette. Deux robes d’or confectionnées pour la souveraine et offertes à une Vierge miraculeuse pavèrent la route de son destin extraordinaire.
Une naissance modeste, un rêve ambitieux
Rose Bertin, qui fut baptisée Marie-Jeanne, naquit en 1747, sixième enfant d’un cavalier de la maréchaussée d’Abbeville et d’une garde-malade. Nul doute que des fées s’étaient penchées sur son berceau, faisant vœux qu’elle devînt aussi talentueuse qu’ambitieuse. À l’âge de 16 ans, ses parents l’envoyèrent à Paris où elle espérait réussir, portée par la prophétie d’une bohémienne qui, lorsqu’elle avait neuf ans, lui avait prédit une grande fortune à la cour. Dans la capitale, elle fut embauchée chez mademoiselle Forgel, marchande de modes au Trait galant.
Une rencontre pleine de promesses
Les années passèrent toutefois sans que la prédiction se réalisât. Jusqu’au jour où le Trait galant, maison que fréquentaient les illustres personnages de l’époque, reçut commande de deux robes de mariées pour le compte de la princesse de Conti. Rose, chargée de la livraison, se rendit à l’adresse indiquée où une dame âgée l’accueillit et la pria de lui présenter les vêtements. Elle s’exécuta sans comprendre pourquoi une « vieille femme », somme toute une femme de chambre « de peu d’apparence », lui faisait une telle requête. Les robes n’étaient-elles pas destinées aux filles illégitimes de feu le comte de Charolais et de madame de la Saune, sa maîtresse ? Rose ne pouvait pas savoir que le comte avait été l’oncle et tuteur du prince de Conti qui avait sollicité la légitimation de ses cousines et prié la princesse douairière, sa belle-mère, d’organiser leurs mariages.
Une fois les robes inspectées avec satisfaction, la vieille femme invita Rose à la rejoindre pour s’asseoir et se réchauffer au coin du feu ; c’était l’hiver et le froid était rigoureux. Après s’être renseignée si Rose connaissait les futures épouses dont la mère se fournissait au Trait galant – ce qui n’était pas le cas –, elle l’abreuva de questions tout en lui témoignant une sympathie bienveillante. Rose que les marques d’amitié de son interlocutrice troublaient n’en fut sans doute pas moins déconcertée quand une servante fit irruption dans la pièce, étonnée d’y découvrir « son altesse ». Rose, confuse, s’excusa aussitôt et la noble dame accueillit ses paroles avec grande indulgence, lui promettant qu’elle ne tarderait pas à recevoir des signes de sa reconnaissance.
Un audacieux refus au nom de la liberté
Peu de temps après, un courrier de la princesse arriva au Trait galant, demandant que la jeune livreuse fût chargée du trousseau de la fille du duc de Penthièvre. Ainsi Rose commença-t-elle à se rendre chaque jour à la toilette de l’épousée pour qui elle arrangeait en outre les bouquets de fleurs fraîches, accessoires de mode très en vogue à l’époque. Avoir eu l’heur de plaire à madame de Conti amorça sa brillante carrière. Associée dès cet instant pour moitié au Trail galant, elle se vit rapidement contrainte d’éviter un grand péril, tant par loyauté envers sa princesse que par souci de préserver sa réputation et son avenir : les avances insistantes du duc de Chartres, époux de mademoiselle de Penthièvre, qui alla jusqu’à envisager de l’enlever pour la soumettre. Malgré toutes ses inquiétudes, le destin la plaça en présence du duc, un jour qu’elle se trouvait chez la comtesse d’Usson, sa cliente.
À cet occasion, la jeune modiste fit preuve d’audace : prenant un fauteuil, elle s’assit à côté du duc. La comtesse, surprise par cette attitude inconvenante, la somma de s’expliquer. Rose déclara que, malgré la fin de non-recevoir qu’elle lui avait signifiée, le duc voulait faire d’elle sa maîtresse et songeait même à la faire enlever. Le duc, saisi de stupéfaction devant tant d’aplomb, se reprit, alléguant que de tels charmes ne sauraient lui être refusés. Rose rétorqua que s’il en était ainsi et puisqu’il préférait une marchande de modes à une princesse bien née et tout acquise à lui, elle pouvait tout aussi bien se montrer familière à son égard. Elle lui porta le coup de grâce en déclarant triomphante : « que monseigneur n’oublie pas son rang et je me souviendrai de l’extrême distance qui existe de lui à moi. » Le duc ne l’importuna plus.
Le Grand Mogol, temple de la mode naissante
Dès lors, tenue en haute estime par toutes les dames nobles mises au courant par la comtesse d’Usson, Rose et ses affaires prospérèrent. À cette époque, en 1770, Rose, alors âgée de 23 ans, ouvrit rue du Faubourg Saint-Honoré son magasin de modes, Le Grand Mogol, qui connut rapidement un formidable essor grâce à son sens des affaires et à ses innovations : silhouettes allégées, création de robes champêtres en mousseline pour satisfaire la reine en quête de vêtements plus fluides après ses deux grossesses, robes de grossesse, coiffures d’une grande extravagance…
Pour l’amour d’une reine
La princesse de Conti qui s’était prise d’affection pour elle décida de faire sa fortune et l’introduisit auprès de la fiancée du dauphin, la future reine Marie-Antoinette. Rose Bertin dresse ainsi le portrait de la femme auprès de laquelle elle passa vingt années de sa vie : « Qu’on se figure un teint d’une blancheur éblouissante, où se mêlaient des couleurs aussi fraîches que la rose printanière ; de grands yeux d’un bleu azur, à fleur de tête ; un front que couronnait une forêt de cheveux blonds... » Immédiatement séduite par la beauté et la grâce de la souveraine, Rose lui voua une grande admiration ; elle la défend d’ailleurs bec et ongles dans ses mémoires.
Deux robes d’or pour remercier le ciel
Longtemps, Marie-Antoinette ne put pas avoir d’enfants. Sur les conseils de Rose, devenue, comme elle l’appelait, sa « ministre des modes », et certainement sa familière, elle se rendit à Bellancourt, près d’Abbeville, pour se placer sous la protection de Notre-Dame de Monflières. Après la naissance de la princesse Marie-Thérèse-Charlotte de France – la seule des quatre enfants de la reine et de Louis XVI à avoir survécu aux maladies et à la Révolution –, elle commanda deux robes en drap d’or pour la statue miraculeuse de la Vierge à l’Enfant de la chapelle de Monflières, à laquelle les pèlerins vouaient un culte fervent depuis le XIe siècle. Ces deux vêtements sur lesquels les siècles écoulés ne semblent pas avoir eu aucune prise sont aujourd’hui exposés au Carmel d’Abbeville.
L’exil, l’oubli et la légende
Rose Bertin resta fidèle jusqu’au bout à sa souveraine, lui livrant même des vêtements en prison. Elle s’enfuit en Angleterre en 1793 pour échapper à la Terreur et à la guillotine. De retour en France deux ans plus tard, elle recouvrit ses biens, dont sa maison d’Épinay où, en 1813, elle mourut à 66 ans, oubliée, sans avoir pu renouer avec son succès passé. Quand Marie-Jeanne décida-t-elle de prendre le nom de Rose et d’ailleurs, le prit-elle vraiment ? Il semblerait que des historiographes du XIXe aient choisi de la baptiser ainsi par souci d’esthétique. De même que l’on soupçonne Jacques Peuchet, d’être l’auteur des Mémoires de Mademoiselle Bertin sur Marie-Antoinette parues en 1824, c’est-à-dire onze ans après la disparition de Rose. D’aucuns prétendent aussi qu’elle aurait conduit la reine à sa perte dans une frénésie dépensière. Quoiqu’il en soit, deux petits chefs-d’œuvre de la confection textile subsistent aujourd’hui encore et un récit sur fond de conte de fées, mais riche d’enseignements sur les pratiques et mœurs de la cour avant la Révolution.
Références :
Mémoires de Mademoiselle Bertin sur Marie-Antoinette, avec des notes et des éclaircissements
Bibliothèque nationale de France, Gallica
Ou sur
Ancien monastère du carmel de Jésus-Maria
34-36 Rue des Capucins
80100 Abbeville
Horaires
Du mardi au samedi de 14 h 00 à 18 h 00
Visite libre – entrée gratuite
Visites commentées
Tarif : 4 €/adultes
Renseignements/réservations : service des publics 03 22 20 29 69
Chapelle Notre-Dame de Monflières
2 impasse de la Chapelle
80132 Bellancourt
Horaires
La chapelle est ouverte toute l’année, 7 jours sur 7 du 1er avril au 30 septembre de 9 h 30 à 19 h 00 – du 1er octobre au 31 mars de 9 h 30 à 17 h 00.
PORTRAIT nº 9
MANESSIER ET LA PASSION DU SAINT-SÉPULCRE




À l’écart des artères principales, elle se dresse dans sa simplicité sublime : l’église du Saint-Sépulcre d’Abbeville. Mais pour qui sait discerner ce qu’aucun apparat ne pourrait transcrire et se décide à pousser sa porte, elle dévoile une œuvre lumineuse et bouleversante : les vitraux d’Alfred Manessier, enfant du pays, dont l’enfance fut bercée par les marais picards et par ce qu’il décrit comme les mystères et lumières extraordinaires de la guerre. Derrière sa Passion flamboyante, c’est toute une mémoire intime et collective qui ressurgit.
Inébranlable face à la fureur du monde
Elle est discrète, l’église du Saint-Sépulcre ; pas comme Saint-Vulfran qui se dresse en majesté au cœur d’Abbeville et se dévoile de loin, que l’on accède à la ville par la côte de la Justice ou par la route de Paris. Le Saint-Sépulcre ne salue pas non plus le visiteur bille en tête comme l’église Saint-Gilles qui s’offre sans détour à la vue. Non, l’église du Saint-Sépulcre, se dresse humblement sur une place, au cœur de la cité, mais à l’écart de son agitation. Comme ramassée sur elle-même, elle m’évoque un hérisson roulé en boule pour se protéger des assauts de la violence humaine qui faillirent la briser entièrement en 1940, faisant s’effondrer ses voûtes et certains de ses murs, et soufflant ses vitraux, déjà détruits durant la Première Guerre mondiale, puis réparés en 1924. Et pourtant, elle a beau s’effacer, se tenir en retrait de l’animation urbaine, elle attire chaque année des milliers de visiteurs, amoureux d’architecture, mais sans doute par-dessus tout avides de se plonger dans la symphonie lumineuse de ses vitraux signées Alfred Manessier.
Alfred Manessier : l’enfant et la lumière
Manessier qui, s’il naquit en 1911 à une trentaine de kilomètres de là, à Saint-Ouen, et mourut dans le lointain Orléans en 1993, passa huit années formatrices à Abbeville durant son enfance. En 1912, ses grands-parents maternels, Ovide et Céline Tellier, acquirent en effet une vaste propriété grande rue de Thuison, que ses parents et lui occupèrent avec eux et où il traversa notamment la Première Guerre mondiale dans une atmosphère qu’il décrit comme paradisiaque et dont il dit : « C’était la guerre, j’ai honte de le dire, mais j’ai des souvenirs extraordinaires d’illuminations, d’incendies, de feux d’artifice, de bruits, de mystère aussi. Nous étions continuellement dans les marais, dans la nature. »* Cette période déclencha peut-être la vocation d’artiste de celui qui peignit sa première aquarelle au Crotoy, à l’âge de treize ans.
Un hymne éblouissant à la lumière et à la couleur
Manessier, qui avait déjà réalisé des vitraux dans de nombreuses églises en France et à l’étranger fut sollicité en 1982 par François Énaud, inspecteur des monuments historiques, pour recréer ceux de l’église du Saint-Sépulcre tombée à l’abandon. Le peintre avait ceci en commun avec la modestie de l’édifice religieux qu’il se plaçait derrière son œuvre, non par excès d’humilité mais parce que l’œuvre « parle pour lui. » La mise en retrait de l’artiste se traduisit par sa mise au service de l’édifice et de son environnement. Ce ne fut pas lui qui dicta l’œuvre, mais sa sensibilité au lieu, pour lui le symbole d’une période marquée par la Grande guerre, l’absence du père parti au front, la mort de la grand-mère en 1919, l’hospitalisation de sa mère près du Saint-Sépulcre et la fin de l’enfance marquée par son exil dans une pension à Amiens.
Le triomphe de la vie
Et si, enfant, l’église et sa mise au tombeau l’effrayaient, y revenir, adulte, lui procura « joie et consolation ». De là, il se laissa guider par sa foi, son inspiration, le site et la lumière pour créer, après des centaines d’esquisses et de notes, un chef-d’œuvre qui, selon sa volonté, porte certes sa signature, mais aussi, apposées en bas du vitrail du Stabat Mater, celles des artisans et compagnons qui contribuèrent à sa création.
Le thème des vitraux, la Passion du Christ, la mort et la résurrection, pour lui la délivrance du néant, s’imposa comme une évidence eu égard au Saint-Sépulcre auquel l’église est consacrée. La Passion, représentée dans la Passion selon saint Matthieu, accompagnait déjà l’œuvre de Manessier depuis 1948. Au Saint-Sépulcre, il en fit une célébration de la lumière qui rejaillit toujours des moments les plus sombres. Et c’est en ce lieu, si proche des années heureuses de son enfance et où se déroulèrent ses funérailles le 5 août 1993, qu’il boucla le cycle de sa vie et de son œuvre.
* Manessier . Centre national des arts plastiques de Paris. Edité par Skira, 1992.
Lecture complémentaire : Manessier. Hymne à la lumière. Vitraux de l’église du
Saint-Sépulcre d’Abbeville. Photographies : Éric Le Brun. Textes : Jean-François Cocquet
et Pierre Dhainaut. Éditions invenit.
Église du Saint-Sépulcre
4 place du Saint-Sépulcre
80100 Abbeville
Tél. : 03 22 20 27 05
Messes : https://messes.info/lieu/80/abbeville/eglise




















































































































