
LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
Aller au chapitre 1 – Le centre d'interprétation Vignacourt 14–18 – De la ferme au mémorial
Aller au chapitre 2 – Deux couples, à un siècle d’écart : la ferme Thuillier à Vignacourt
Aller au chapitre 3 – Le cimetière allemand de Nolette – Les discrets héros de la guerre
Aller au chapitre 4 – La cité souterraine de Naours – Un monde presque oublié
Aller au chapitre 5 – Le musée de frères Caudron – Pionniers de l'aéronautique




Le Centre d'interprétation Vignacourt 14–18
De la ferme au mémorial : un musée met à l’honneur l’humanité des soldats de la Grande Guerre
Petite commune de quelque 2 300 habitants, Vignacourt abrite le trésor vieux de plus d’un siècle d’un couple d’entrepreneurs agricoles. Mesurer la valeur des choses nécessite parfois beaucoup de recul ; l’histoire de Louis et Antoinette Thuillier en est un excellent exemple. Une histoire qui commence dans les années 1910 dans un petit village au nord d’Amiens où l’on fabriquait des filets de pêche, où l’on allait encore à pied, à cheval ou à vélo, et où un jeune homme fit l’acquisition d’une chambre photographique à soufflet sur trépied, un appareil professionnel lourd, coûteux et peu répandu à l’époque.




« Monsieur Peugeot » et son objectif : de la paix à la guerre
Louis Thuillier (1886-1931), petit paysan et par ailleurs excellent mécanicien, louait des machines agricoles. Sur la façade de sa ferme, figurait une enseigne en drapeau marquée « cycles Peugeot », d’où peut-être le surnom « monsieur Peugeot » que lui avaient donné les villageois. Un jour, l’envie lui prend d’acheter un appareil photo. Le jeune vingtenaire s’initie par lui-même à la photographie et ajoute bientôt l’inscription « Photo » sur l’imposte de la porte d’entrée de la grande maison en pierres blanches, aux volets verts. Louis s’exerce en réalisant des portraits de Vignacouriers et Vignacourières, une petite sensation à l’époque où la photographie, d’autant plus en milieu rural, était une activité coûteuse et peu courante. En 1912, Antoinette (1891-1974) donne naissance à Robert (1912-1996). Cette vie tranquille aurait pu s’écouler paisiblement si la guerre n’avait pas éclaté le 28 juillet 1914, suivie le 1er août de la mobilisation générale en France.
En tant qu’estafette, Louis devient agent de liaison entre le front et l’arrière. Antoinette reste seule à la ferme avec Robert. Bientôt, blessé à la jambe, Louis est définitivement réformé et rentre chez lui dans un village où l’on entend les tirs d’obus à quelques kilomètres de là. La guerre n’est jamais loin, elle ne lâche pas Louis, traumatisé. Les combattants traversent le village en fleuves incessants vers l’Artois où la mort les fauchera par milliers au printemps 1915. Quand les régiments font halte, Louis commence à immortaliser les soldats, renouant avec l’activité de photographe pour compenser ses lourdes pertes de revenus infligées par la guerre.
Un couple, deux styles

Le couple accueille les soldats de passage dans la cour de la ferme, les photographie et tire des cartes postales que les militaires enverront à leur famille. Certes, une cour de ferme n’est pas un studio de la ville, mais c’est un cadre d’autant plus authentique et le prix des clichés est nettement plus modique. À cette époque, Louis a l’idée d’initier son épouse à la photographie. Et Antoinette est une véritable révélation. Louis a un style plutôt classique : il photographie essentiellement les groupes ou emporte son imposante chambre photographique pour travailler « hors les murs ». Ce coûteux appareil professionnel lui permet certes de réaliser des clichés techniquement parfaits, mais pas de prendre des scènes sur le vif comme l’auraient déjà permis à l’époque de « petits » appareils portatifs tels que le Vest Pocket Kodak à pellicule plastique, qu’utilisaient les soldats (généralement de milieux aisés) et les reporters.
Le regard d’Antoinette sur ces hommes qu’elle met en situation, parfois avec beaucoup d’humour et de poésie, leur rend leur humanité de fils, de pères, de maris, de frères, de copains, gommant un peu l’omniprésence de l’uniforme. Elle capture des regards enjoués, rieurs, dynamiques et encore pleins d’espoir, puis des expressions de vide, d’hébétude, éteints par l’horreur des tranchées. Pourtant, nombre de ses clichés font presque oublier le drame qui se joue à quelques kilomètres de Vignacourt, devenu au fil des années une véritable caserne avec des camps de soldats en permission ou faisant halte en route vers les zones de combat. La guerre s’enlise, un quotidien s’installe. Des idylles naissent, des amitiés se nouent, la nostalgie de la famille se fait sentir. Tout cela se reflète dans l’œuvre d’Antoinette qui photographie les soldats avec des enfants – ainsi retrouvera-t-on son fils Robert sur plusieurs dizaines de photos –, met les hommes en scène avec des animaux, sur des motos ou des chevaux, en train de fumer ou encore en compagnie de villageois. Presque toujours, toutefois, ses photos comportent un détail rappelant qu’aux portes de l’enfer, Vignacourt continue de vivre : un groupe d’enfants curieux, une poule qui picore, un gamin absorbé dans sa contemplation de la photographe, tandis que trois soldats trônent négligemment sur des motos, l’un d’eux, rigolard, mettant les deux autres en joue.
Les hommes présents sont essentiellement Australiens et Britanniques, puisque le village est passé sous commandement britannique. Néanmoins des ressortissants d’une trentaine de nationalités traverseront Vignacourt et le couple les immortalisera tout au long de la guerre : travailleurs chinois mis en scène dans un combat d’art martial, soldats devenus acteurs de théâtre amateurs, Indiens élégamment enturbannés, Marocains, fiers porteurs de tarbouches, Écossais en kilt, etc. ; ils affluent de plus en plus nombreux.
Le 11 novembre 1918 : de l’ivresse aux souvenirs enfouis
Ainsi se déroule l’existence de Louis et Antoinette jusqu’au 11 novembre 1918 qui marque la fin de la grande guerre et dont Louis photographie les scènes de liesse. Il capture l’allégresse, l’exultation dans un « flou de l’action » qui traduit ce moment d’ivresse explosive. C’est alors que trois soldats ont l’idée de grimper au clocher pour y hisser un drapeau français. Louis photographie le rectangle tricolore, mais par-dessus tout, il immortalise cet instant d’éternité au pied de l’église : soudain, les têtes se lèvent à l’unisson, la foule se fige, regards rivés sur le drapeau, symbole de la paix retrouvée.
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La guerre est finie et une semaine plus tard, tous, civils et militaires, se rassemblent au cimetière pour une cérémonie d’hommage et d’adieux, alors que les soldats sont sur le point de rentrer au pays. Le maire de l’époque, Paul Thuillier-Buridard, fait la promesse que les femmes et enfants du village choisiront chacun une des 500 tombes, principalement des Australiens, qu’ils fleuriront durant leur vie entière. Louis immortalise les cortèges de soldats et de civils et photographie les tombes pour faire parvenir les clichés aux familles. En 1919, Louis et Antoinette abandonnent brusquement la photographie. Le luxueux fond de studio à la colonne néoclassique que Louis avait acquis pour ne plus photographier les hommes devant les murs lépreux de la ferme, la coûteuse chambre photographique et des malles entières de négatifs sur verre sont remisés au grenier, où ils sommeilleront près d’un siècle. Puis, en 1931, Louis souffrant de dépression, met fin à ses jours. On n’en saura pas plus. Ni de lui, ni d’Antoinette, ni de Robert qui ne fondera jamais de famille et restera aux côtés de sa mère jusqu’au décès de celle-ci en 1974.
Cent ans de silence : l’incroyable destin des photos de Louis et Antoinette
Lors de la cérémonie de remerciements, Paul Thuillier-Buridard avait promis de rebaptiser des rues avec des noms de villes australiennes. La promesse n’est pas tenue. C’est un autre maire, Michel Hubau, qui la tiendra. En consultant les archives du village 70 ans plus tard, il tombe en effet sur le discours tenu par l’édile en 1918. En 1988, il inaugure les nouvelles rues à l’occasion d’une fête à laquelle participent des Australiens. Un groupe d’anciens a alors l’idée de demander à Robert de développer quelques photos prises par ses parents afin d’organiser une exposition à la salle des fêtes. Si le trésor de Louis et Antoinette sommeille au grenier du 196 de la rue d’Amour, il n’est jamais pour autant tombé dans l’oubli. Mais personne n’en mesure encore l’immense valeur. Une fois l’exposition terminée, les photos partent orner les murs de la mairie où un historien, Laurent Mirouze, venu en 1990 à Vignacourt effectuer des recherches sur l’arrière-front les découvre. Il rencontre Robert qui lui fait le récit de leur origine, publie des articles et entreprend maints efforts infructueux pour intéresser la France et l’Australie à sa trouvaille. Plusieurs années s’écouleront encore avant qu’il ne réussisse, en 2011, à attirer une équipe de journalistes australiens.
À cette époque, Robert est décédé depuis une quinzaine d’années. Christian, son neveu et héritier, accueille les reporters qui découvrent au grenier quelque 4 000 plaques de verre soigneusement rangées dans des malles. Kerry Stokes, le patron de la chaîne Seven Network, les acquiert. Il en fait don au mémorial australien de la guerre à Canberra qui les conservera désormais. Elles y sont toutefois numérisées, puis remises à la disposition de la commune de Vignacourt. C’est aussi à Canberra qu’est conservé aujourd’hui le fond de studio devant lequel Louis et Antoinette immortalisèrent tant de soldats – Antoinette qui débordait si volontiers de ce cadre néoclassique en toile, élégant mais factice, pour réaliser des clichés loin de ceux des studios professionnels et de leurs mises en scène au kitsch propagandiste. Par sa sensibilité, Antoinette a rendu aux soldats leur humanité.
Un musée, une histoire à découvrir et plein de projets : la renaissance de la ferme Thuillier
Aujourd’hui, Valérie Vasseur et Angèle David, avec actuellement en renfort leur stagiaire Charlotte Bilou, accueillent les visiteurs à l’ancienne ferme Thuillier. En 2012, la municipalité prend conscience de l’importance patrimoniale de ce lieu et l’acquiert. Désormais propriété de la mairie de Vignacourt, un musée consacré à l’œuvre de Louis et Antoinette y est créé et inauguré en 2018. Grâce à l’engagement d’un couple d’Australiens, Michael et Donna Fiechtner, des fonds ont été recueillis pour rénover l’ancienne habitation et ses annexes en vue d’y créer notamment des chambres d’hôtes. La passion et les connaissances de Valérie et d’Angèle, avec le soutien de l’association Le Monde d’Antoinette, font du centre d’interprétation un lieu vivant et captivant, le récit d’une page d’histoire au plus près de la vie, d’une époque où malgré la barrière de la langue et de la culture, des hommes et des femmes ont su se rapprocher pour oublier l’enfer.
Encadré 1
Durant la Première Guerre mondiale, le village de Vignacourt accueillit des milliers de soldats australiens. Situé à l’arrière du front de la Somme et bien desservi par la voie ferrée vers Amiens, il servait de zone de repos et de cantonnement pour les troupes de l’Australian Imperial Force (AIF) entre deux périodes de combat. Après la campagne de Gallipoli, le corps expéditionnaire australien fut déployé en France. Entre 1916 et 1918, des milliers de ces volontaires passèrent par Vignacourt, laissant une empreinte durable dans l’histoire et la mémoire du village.

Encadré 2
Comme Christine Spengler ou Gerda Taro plus tard, Antoinette a su capter l’humanité derrière l’uniforme et porter un regard singulier sur les conflits. Plutôt que de se concentrer sur l’action ou l’héroïsation du combat, elles ont souvent privilégié l’humain, en photographiant le quotidien dans la guerre : les visages, les silences, les civils et la vulnérabilité des combattants. Leur approche dévoile une expérience intime de la guerre, forgeant une mémoire plus personnelle et humaine des conflits. Certes, Antoinette n’a pas photographié les zones de combat, mais elle a porté, elle aussi, un regard différent sur les hommes, restituant leur humanité.
Février 2026
Pour en savoir plus :
1914-1918, le trésor oublié d’Antoinette et Louis
Un superbe documentaire réalisé par Anne Mourgues
Centre d'interprétation Vignacourt 14-18
196 rue d’Amour
80650 Vignacourt
Horaires :
Haute saison (avril à octobre) :
Du mardi au vendredi : 10 h 00-18 h 00
Samedi et dimanche : 14 h 00-18 h 00
Fermé le lundi et les jours fériés
Basse saison (novembre à mars) :
Du mardi au samedi : 13 h 30-17 h 00
Fermé le dimanche, le lundi et les jours fériés
Tél. : +33 6 73 69 55 49
Courriel : vignacourt1418@gmail.com
Internet : Vignacourt 14-18
Facebook : Vignacourt 14-18
Instagram : Vignacourt 1418

CHAPITRE 2
La maison Thuillier
Deux couples, à un siècle d’écart : la ferme Thuillier à Vignacourt
Il suffit d’entrer dans l’ancienne ferme Thuillier pour sentir rapidement que l’adjectif « ancien » ne convient pas pour la qualifier, tant l’atmosphère de cette bâtisse porte encore l’empreinte des femmes et des hommes qui y ont vécu ou y ont fait halte. Rencognée contre les férocités du temps, elle a gardé un souffle de vie, une âme dont Michael et Donna Fiechtner, une couple d’Australiens, sont tombés amoureux. Ainsi, ils se sont fixé pour mission la restaurer pour préserver cette âme et renforcer le lien entre l’hier et l’aujourd’hui. C’est ce qui les a conduits, à soixante-six ans, à prendre leur retraite d’enseignants, à quitter Brisbane et à s’installer à Vignacourt. Avec l’idée de faire renaître et de réinventer cette demeure, qui fut voici plus d’un siècle celle de Louis et d’Antoinette Thuillier : un couple que la Grande Guerre fit s’improviser photographes professionnels l’espace de ce conflit qui bouleversa le monde et qui, à travers ses clichés, sut rendre leur humanité aux combattants.



Des bouteilles d’un autre temps et une idée lumineuse
Dans la cuisine, où nous avons pris place pour l’interview, un bataillon de vieilles bouteilles attend sagement un bon coup de chiffon : certaines avec des inscriptions directement meulées dans le verre en guise d’étiquettes, d’autres, très années soixante-soixante-dix, encore pleines de vin de table, chapeautées d’opercules en aluminium doré surmontant de petites capsules en plastique translucide aux faux airs de canotiers. La fenêtre de la pièce donne sur l’ancienne grange rénovée de la ferme, devenue le Centre d’interprétation Vignacourt 14-18 un siècle après la fin des affrontements de la Grande Guerre. Partout, le regard se pose sur les portraits omniprésents des soldats qui séjournèrent autrefois dans les camps de l’arrière-front à Vignacourt.

Bouteilles anciennes

Bouteilles anciennes pleines

L'Australie n'est jamais loin.

Bouteilles anciennes
Donna et Michael m’expliquent le lien entre les vieilles bouteilles qui trônent dans la cuisine et le conflit israélo-américano-iranien déclaré pendant l’hiver 2026, peu avant leur départ pour l’Europe. Ces hostilités ont changé la trajectoire de leur projet quand les entreprises soudain contraintes à la prudence financière gelèrent les dons promis pour la restauration de la ferme Thuillier. Sans pour autant perdre l’espoir de revoir ces généreux donateurs leur tendre à nouveau la main une fois la crise passée, le couple s’est aussitôt mis en quête d’autres sources financières. Depuis, Donna et Michael rivalisent d’ingéniosité pour mener leur projet à bien, montrant dans la foulée que chaque don compte, quel qu’en soit le montant. Ainsi, lorsqu’ils ont découvert de vieilles
bouteilles qui sommeillaient depuis des décennies dans la cave, l’idée de les nettoyer et de les vendre a vite germé.
Plus tard, elles recouvriront un mur. Munies d’étiquettes au nom de leurs acheteurs, elles rappelleront que chaque don, même modeste, aura été une pierre à l’édifice de leur projet. Ce n’est pas sans une pointe de fierté que Michael annonce avoir déjà récolté quelque milliers euros grâce à leur vente – un bon complément pour l’achat des fenêtres qui seront remplacées en premier.
Comment tout a commencé
Rien ne prédestinait Michael et Donna à voyager en France, et encore moins à s’y installer définitivement. Certes, on avait bien raconté à Donna qu’enfant, elle disait qu’un jour, elle vivrait en France. Elle n’en conserve toutefois aucun souvenir et ce n’est d’ailleurs pas un désir de voyager mais une circonstance des plus singulières qui incita le couple à faire le voyage.
Vers 2010, Alicia, la nièce de Donna, se mit à rêver chaque nuit que trois soldats australiens de la Première Guerre mondiale se tenaient au pied de son lit en l’observant fixement. Elle demanda à sa tante si des membres de la famille avaient servi pendant la Grande Guerre. Donna, n’en savait rien mais apprit de sa mère que trois grands-oncles, deux maternels et un paternel, avaient fait partie des « diggers »*. Deux d’entre eux étaient tombés au champ d’honneur, tandis que le troisième était rentré dans un état sévère de stress post-traumatique. Sans les avoir connus personnellement, la mère de Donna, née en 1921, put lui donner leurs noms.
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Ces jeunes hommes étaient sans doute partis en 1915 dans un mélange d’insouciance et de loyauté au « British Empire ». Se disaient-ils, comme tant d’autres, que la guerre serait brève, qu’ensuite les portes de Paris leur seraient grand ouvertes, puis qu’ils rentreraient au pays, avec une moisson d’histoires à raconter. Ils s’engageaient aux côtés d’autres jeunes idéalistes assoiffés d’honneur et d’aventures. Nul n’imaginait alors que ce conflit coûterait la vie à plus de 60 000 des 330 000 Australiens déployés outre-mer, dont 46 000 sur le front occidental, en France et en Belgique.
À l’époque où Donna apprenait l’existence de ses trois grands-oncles, son fils sillonnait l’Allemagne en camping-car et se proposait de visiter la France. Elle le pria de se rendre au cimetière de Caëstre, non loin de la frontière belge. L’un des oncles, un certain McKenzie, y reposait. Le fils se présenta sur la tombe le 1er mai, jour anniversaire de la mort de McKenzie. Après ce jour, les apparitions des trois soldats cessèrent à l’autre bout du monde. Elle fut pourtant, en quelque sorte, le déclencheur des voyages réguliers que Donna et Michael entreprirent par la suite en France. Ils entraînèrent bientôt avec eux d’autres Australiens dans la découverte des liens historiques qui les reliaient au nord de l’Hexagone, pour les aider à retrouver leurs ancêtres tombés au champ d’honneur.
Un an plus tard, le couple découvrit un reportage tourné en 2011 par une équipe de la chaîne australienne Channel Seven sur une collection de plus de 4 000 plaques photographiques découvertes dans l’ancienne ferme de Louis et Antoinette Thuillier à Vignacourt, qui représentaient notamment des soldats australiens. Il n’en fallait pas plus pour attiser la curiosité des deux passionnés d’histoire et les attirer dans ce village du Santerre situé à l’arrière-front des combats de l’Amiénois pendant la Première Guerre mondiale.




* De même qu’on appelait les soldats français des « poilus » et les Britanniques des « tommies », « diggers » était le surnom donné aux soldats australiens. Le terme, littéralement « ceux qui creusent », est notamment associé à leur expérience de la guerre des tranchées ; son origine exacte reste toutefois incertaine.
Naissance d'une passion
Donna et Michael, venus pour la première fois à Vignacourt à l’occasion des commémorations de l’Anzac Day** au début des années 2010, furent accueillis par une jeune femme, Lucille Werkin. Alors directrice de la Maison des Australiens à Vignacourt, elle avait travaillé avec un groupe d’adolescents sur les photos de Louis et Antoinette, et s’attachait, avec eux, à faire vivre la mémoire de ces soldats venus des antipodes pour défendre la France. Ce fut le début d’une série d’échanges scolaires entre jeunes Français et Australiens, ainsi que de séjours au cours desquels le couple faisait découvrir Vignacourt et les sites de la Grande Guerre à des compatriotes.
À cette époque, le musée Vignacourt 14-18 n’existait pas encore. Il fut inauguré en 2018 dans l’ancienne grange rénovée de la ferme. Toutefois, faute de moyens, le corps de logis resta à l’abandon. Or, Donna et Michael étaient depuis longtemps tombés amoureux de cette bâtisse. Il existait bien des projets de rénovation, mais la commune n’était pas en mesure d’affecter les quelque 800 000 euros nécessaires à la réalisation de tels travaux. Aussi, en 2023, la mairie dut envisager sa démolition. Pour le couple d’Australiens, impossible de se résoudre à la voir disparaître : il fallait la sauver. Dès lors, ils remuèrent ciel et terre ; des efforts récompensés par la signature d’un bail de vingt ans en décembre 2025. L’objectif : transformer la maison des Thuillier en café et gîte à vocation historique, et l’ouvrir au public à l’occasion de l’Anzac Day 2028. Au terme des vingt ans, ils remettront le bâtiment à la ville qui l’intégrera dans son patrimoine.
** L’Anzac Day (25 avril) est une journée de commémoration nationale en Australie et en Nouvelle-Zélande. Elle honore les soldats de l’Australian and New Zealand Army Corps (corps d’armée australien et néo-zélandais) et commémore le débarquement de Gallipoli du 25 avril 1915, mais aussi, plus largement, les combats auxquels les forces australiennes et néo-zélandaises prirent part, notamment dans les Hauts-de-France.
Un verre tantôt à moitié vide, tantôt à moitié plein, mais une détermination à toute épreuve
Après avoir retracé le cheminement qui les a conduits à s’installer en France, Donna et Michael proposent de visiter la maison. Nous parcourons des pièces dont les pigeons avaient longtemps fait leur royaume. Le couple ne les a certes pas chassés de gaieté de cœur, mais il fallait bien commencer quelque part.
Çà et là, le torchis de la façade laisse entrevoir le ciel, tandis que quelques rayons de soleil percent à travers le mur. Dommage qu’une restauration à l’identique soit impossible. Les rideaux aux fenêtres ondulent en douceur dans la brise qui passe à travers quelques carreaux brisés ou fissurés. Comment imaginer tout ce qu’Antoinette, Louis et leurs deux garçons observèrent depuis ces croisées au bas desquelles se déroulèrent tant d’évènements ? Dans les pièces, le papier peint se décolle, dévoilant le journal que

l’on collait dessous pour le renforcer et laissant apparaître quelques bribes d’actualités des années cinquante. Les prises et commutateurs de porcelaine affichent leur charme désuet. Tout ici mérite d’être refait et préservé du mieux possible.
Mes deux nouveaux amis australiens ont les yeux qui brillent en me livrant leur projet d’une maison d’hôtes avec café attenant. Ils souhaitent en faire un espace de rencontre, de fraternité, un lieu de mémoire. Par-dessus tout cependant, ils veulent sauvegarder et transmettre cette demeure devenue bien fragile mais qui a su résister aux conflits et au temps. Un lieu où, naguère, des combattants étrangers vinrent reprendre leur souffle pour renouer, l’espace d’un moment, avec les hommes qu’ils étaient à une éternité de cela : avant la guerre. Ici, ils entrevoyaient une existence ordinaire à travers des scènes dont ils devenaient les acteurs sous l’objectif intuitif et sensible d’Antoinette et de Louis : une fourche à la main, un enfant sur les genoux, assis sur une motocyclette, l’air goguenard, une cigarette au coin des lèvres ou encore mimant un combat improvisé.
Pourtant, derrière leurs sourires timides ou bravaches, leurs airs de défi ou leurs mines détachées, fixant parfois l’objectif d’un regard perdu dans l’ailleurs ou voilé de tristesse, sans doute rêvaient-ils à un retour au pays. Plus tard, en rentrant chez eux, les survivants emporteraient un souvenir commun : le regard profondément humain qu’un couple, lui-même meurtri par la guerre, avait posé sur eux. Aujourd’hui encore, dans cette bâtisse, leur souvenir n’est jamais loin. Ce souvenir resté gravé sur les milliers de négatifs sur verre redécouverts grâce à l’historien Laurent Mirouze au début des années 90 fut providentiellement sauvé par le philanthrope australien Kerry Stokes. Reconnaissant leur immense valeur historique, il les racheta et en fit don au mémorial australien de la guerre à Canberra dans le but de les rendre accessibles au public, ce qui leur épargna une destruction probable. Et c’est ce souvenir que Michael et Donna veulent incarner dans leur projet.
Le grenier au trésor
Le couple me mène à présent au point culminant de la visite : la mansarde où la malle qui contenait les milliers de négatifs fut découverte. Pour l’atteindre, il faut emprunter l’escalier de meunier qui donne sur la cour. Celui-ci mène au premier grenier d’où le grain était envoyé par des entonnoirs dans les moulins mécaniques, restés intacts jusqu’à ce jour dans la salle du bas.
Le plancher, m’avertit Michael, est troué par endroits. Mais sa structure est solide, donc pas de danger. En revanche, pour accéder au second étage où se trouvait la malle aux plaques de verre, il faut gravir un escalier dépourvu de rampe, qui décrit une courbe avant de déboucher sur les combles. Poutres apparentes, toiles d’araignées qui filtrent la lumière du soleil, poussière des ans, un vieux coffre-fort surmonté d’une plaquette marquée « Le journal des percepteurs » et qui, pour l’instant, garde jalousement son secret puisque sa clé reste introuvable ; tout ici semble figé dans le temps. C’est ici que Michael a trouvé des plaques de verre. Donna et lui supposent que, mises à sécher sur le mur des combles voici plus d’un siècle, le couple les oublia peut-être. Avec les années, la maison ayant sans doute bougé et travaillé, peut-être avaient-elles tout simplement glissé derrière lui. Le couple ne désespère d’ailleurs pas d’en trouver d’autres.
Depuis la lucarne de ce qui deviendra une mansarde avec jacuzzi, on aperçoit l’église Saint-Firmin de Vignacourt. Peut-être Antoinette et ses enfants se tenaient-ils là le 11 novembre 1918 pour contempler le drapeau que trois soldats intrépides avaient accroché au sommet du clocher pour annoncer à tous vents la fin de la guerre – une scène dont Louis immortalisa le déroulement en photographiant notamment les visages de la population tournés vers le ciel, l’air interdit devant tant d’audace et les regards somme toute incrédules après tant d’années de souffrance.
Aujourd’hui, à plus d’un siècle de distance, le 194 rue d’Amour est l’ébauche d’un projet à la croisée d’hier et d’aujourd’hui. Dans cette aventure, chaque jour apporte son lot de surprises, bonnes et moins bonnes. Pourtant, que la coupe soit à moitié pleine ou vide, Michael et Donna se soutiennent mutuellement et l’optimisme finit toujours, semble-t-il et espérons-le, par l’emporter. Si d’aventures vous visitez le musée Vignacourt 14-18 juste à côté, vous aurez des chances de voir Michael et Donna. N’hésitez pas à leur poser des questions et, si le cœur vous en dit, à faire l’acquisition d’une de leurs bouteilles anciennes.
Encadré
Avant de repartir, Donna m’a fait cadeau de son roman intitulé Photos in the Attic (Des photos dans le grenier, qui est hélas uniquement disponible en anglais). Publié en 2022, il retrace l’histoire de deux amours impossibles : en Australie, celle de Bill et Isabella, dont le père fera tout pour empêcher que les amoureux se retrouvent et celle de l’idylle entre Bill et Rosie, jeune infirmière qui a cherché refuge chez son cousin et sa femme, Louis et Antoinette Thuillier, à Vignacourt, un village à l’arrière-front des batailles de l’Amiénois.
Le livre raconte aussi l’histoire de Jimmy, l’ami de Bill. Il dépeint ses difficultés, en tant qu’Aborigène, à être admis dans l’armée pour partir à la guerre et à se faire accepter, et comment, au terme de ce parcours, il fut finalement reconnu sur sa pierre tombale comme le SOLDAT JAMES WALTON.
L’action se déroule en Australie, sur le front de la Somme, mais également à la ferme du couple Thuillier, illustrant le syndrome post-traumatique dont Louis souffre, les liens qui se tissent et se défont, mais par-dessus tout l’usure morale de la guerre et les moments de répit où l’humanité ressort, faisant apparaître les hommes derrière les soldats.
Photos in the Attic
Donna Fiechtner
Éditions BIG SKY PUBLISHING
Conjointement avec l’archéologue Gilles Prilaux, ils ont également publié en 2023 chez Big Sky Publishing l’ouvrage intitulé « Shadows beneath the Somme graffiti from the great war – La cité souterraine de Naours » qui retrace les histoires de 40 Australiens partis à la guerre, qui ont gravé leurs noms sur les parois des grottes sous le village de Naours.

Liens:
The house of Thuillier
(Anglais/français)
Hidden in Light - The House of Thuillier
(Plus qu'une présentation. Englisch)
Podcast
Why not! - Take a Chance! What happens next
(Anglais)
Soutenir :
CHAPITRE 3
Le cimetière chinois de Nolette
Un cimetière militaire pour des hommes courageux qui n'étaient pas des soldats



Parmi les innombrables cimetières militaires que la Somme égraine au fil de ses villages, il en est un qui, malgré les apparences, n’en est pas tout à fait un. Installé au milieu de la campagne, le cimetière chinois de Nolette, hameau de la commune de Noyelles-sur-Mer, accueille le visiteur sur la gauche avec un jardin du souvenir, joliment baptisé « Les Dimensions de la Paix ». Cet espace dépouillé s’aborde par un chemin pavé en pente douce, menant à un petit promontoire coiffé d’un banc de pierre gravé d’idéogrammes et de mots en français, extraits du journal de Gu Xingqing, le traducteur du Labour Corps, qui y dépeint le spectacle des célébrations de la fin de la guerre. Ce bloc massif paraît flotter au-dessus de l’horizon en hiver, tandis qu’en été, adossé aux épis de maïs du champ voisin et bordé de chaque côté de frêles graminées, il invite à prendre place et à s’abandonner au calme de ce lieu paisible, ouvert à perte de vue aux quatre points cardinaux. Je vous emmène dans ce lieu étonnant pour un court voyage en images et en mots au fil de ces deux saisons et de plus d’un siècle d’histoire.
Les travailleurs chinois de la Grande Guerre : Nolette, un épisode méconnu
Le cimetière chinois de Nolette nous rappelle un épisode méconnu de la Première Guerre mondiale, quand les alliés britanniques recrutèrent le Chinese Labour Corps en 1917 en vue d’apporter un soutien logistique aux forces combattantes. Ces ouvriers, enrôlés pour cinq ans, n’étaient pas des soldats. Néanmoins, ils vivaient dans des camps où ils obéissaient à une discipline quasi-militaire – en témoignent d’ailleurs les matricules attribués à ces hommes, qui figurent sur toutes les stèles funéraires.
Ces « coolies », terme péjoratif, racisé et souvent offensant qui qualifiaient la main-d’œuvre chinoise, étaient en outre soigneusement tenus à l’écart des populations locales. Venus pour pallier le manque cruel de bras dans une Europe ravagée par la guerre, ces hommes qui travaillaient dix heures par jour, sept jours sur sept à l’exception du Nouvel An chinois, étaient affectés à l’arrière-front pour effectuer entre autres des déchargements et des transports, construire et entretenir des infrastructures, réparer et remettre en état le matériel ou encore enlever les cadavres des champs de bataille.
Après la guerre, ils eurent non seulement pour mission de débarrasser les terres des obus et de remblayer les tranchées, mais aussi d’effectuer des travaux de reconstruction, par exemple celle de l’école du village de Nolette. Dans un contexte de méfiance mutuelle entre Européens et Chinois, les violences n’étaient pas rares. Sur les quelque 140 000* Chinois venus en France, seuls environ 2.000* restèrent, formant l’embryon de la communauté chinoise de France.
Source: CNRS News
Nolette, dernière demeure des travailleurs chinois de la Grande Guerre
Construit en 1921 par la Commonwealth War Graves Commission (CWGC) sur les plans de l’architecte britannique Edwin Lutyens, qui réalisa notamment le mémorial de Thiepval, le cimetière chinois de Nolette, le plus grand de France et d’Europe, offre une dernière demeure à plus de 840 de ces travailleurs civils qui moururent principalement de maladies, notamment de la grippe espagnole qui sévit de 1918 à 1919, mais qui périrent aussi dans des accidents du travail ou rongés par la malnutrition, le froid ou le manque d’hygiène. Certains d’entre eux perdirent cependant aussi la vie lors d’activités menées dans les zones de combat ou à proximité de celles-ci.
Le mémorial des disparus du Chinese Labour Corps
Intégré dans le mur d’enceinte du cimetière, un mémorial rend hommage à une quarantaine de travailleurs chinois sans sépulture. Des inscriptions figurent sur chacune des stèles et du mémorial. Ainsi peut-on lire sur les pierres tombales : « A good reputation endures for ever », une bonne réputation est éternelle, ou encore « Faithful into death », fidèle jusqu’à la mort, tandis que l’on peut notamment voir sur le mur d’enceinte : « Their glory shall not be blotted out », leur gloire ne sera pas effacée, ou encore « 1914 The missing of the Chinese Labour Corps 1918 », 1914 Les disparus du Chinese Labour Corps 1918.
Nolette, lieu de mémoire et de reconnaissance
L’architecte Edwin Lutyens, tout en respectant le cahier des charges stylistique de la Commonwealth War Graves Commission (CWGC), a insufflé au cimetière de Nolette une véritable âme chinoise. Elle se manifeste dès l’entrée, par un portail d’esprit oriental encadré de deux cèdres, silencieuses sentinelles tutélaires. Elles ouvrent la voie vers un grand pin entouré d’un tapis épais et protecteur de bergénias et d’un banc de pierre en demi-cercle où l’on prend place en été à l’ombre bienvenue des branches du vénérable conifère. Depuis 2002, des membres de la communauté chinoise en France se rendent au cimetière de Nolette pour célébrer la fête de Qingming le premier dimanche d’avril. Aujourd’hui, cette fête en l’honneur des défunts réunit des historiens, des élus locaux, des associations chinoises ou encore des diplomates ; ainsi l’ambassadeur de Chine avait-il participé à la toute première cérémonie.
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Les défunts et l’histoire se rejoignent aujourd’hui au cœur de Nolette où se dresse une statue de bronze offerte en 2023 par la communauté chinoise. Visibles de loin sur un socle en granit, trois travailleurs chinois ont été immortalisés en plein labeur. Le premier pioche, le second porte une traverse en bois et le troisième une civière, résumant ainsi les tâches auxquelles ces hommes étaient dévolus. Deux lions gardiens en marbre veillent sur cette scène qui pourrait sembler incongrue au centre d’un petit village français. Pourtant, elle nous rappelle que ces hommes, autrefois ostracisés, occupent désormais une place d’honneur au sein d’une communauté qui leur rend l’hommage qu’ils méritent.
Janvier 2026
Cimetière chinois de Nolette
Chemin rural
80860 Noyelles-sur-Mer
Pour en apprendre davantage sur la Première Guerre mondiale dans la Somme, découvrez la cité souterraine de Naours ainsi que le centre d’interprétation Vignacourt 14–18.
CHAPITRE 4
La cité souterraine de Naours
Un monde presque oublié
Plongez avec moi dans le ventre de la terre, là où s’entrelacent légendes et souvenirs incertains. On prétend que, dès le IXᵉ siècle, les cavernes de Naours offraient un refuge contre les envahisseurs vikings. Plus qu’un abri, cette cité souterraine est un véritable vaisseau de pierre, lancé à travers les âges. Suivez-moi à la rencontre de celui qui l’a réveillée de l’oubli : un abbé visionnaire, architecte d’un périple au fil des archipels du passé.
La cité souterraine de Naours : une réalité aussi passionnante que les mythes
Si les recherches ne confirment pas la thèse des envahisseurs vikings, elles ont toutefois permis de dater formellement au XVe siècle l’extraction de la craie ainsi que la création d’un réseau de 28 galeries avec 300 chambres et salles communes (dont à peu près la moitié sont visibles aujourd’hui). Quelque 2 000 personnes pouvaient s’y installer avec leurs bêtes et leurs récoltes pendant les conflits. Les habitants organisèrent ce complexe souterrain en véritable village avec ses rues, ses places, ses étables, ses logements, ses chapelles, ses puits d’aération et ses cheminées d’où la fumée s’évacuait à bonne distance du foyer grâce à un système de soupirail, permettant ainsi de tromper l’ennemi. Grâce à ce système de muches, de cachettes, comme on les nomme en picard, on pouvait même séjourner là plusieurs mois en cas de danger.



Des réfugiés aux contrebandiers : les muches à travers les siècles
La cité souterraine accueillit successivement des réfugiés au fil des siècles, notamment pendant la guerre de Trente Ans (1618–1648) qui opposa les grandes puissances européennes sur fond de tensions religieuses. Après cette période, les muches furent utilisées par les faux-sauniers, des contrebandiers qui s’y cachaient pour échapper aux gabelous chargés de collecter la gabelle, une taxe sur le sel, monopole d’État, dont le montant était particulièrement élevé dans le nord de la France. Cette taxe extrêmement injuste, qui donnait lieu régulièrement à des révoltes, fut abolie définitivement le 1er mars 1790 par l’Assemblée nationale constituante sous Louis XVI. La contrebande disparut et les muches s’effacèrent des mémoires.
Un abbé réveille la cité oubliée
Il fallut attendre 1887 pour qu’un passionné d’histoire et d’archéologie redécouvre cette cité oubliée. L’abbé Ernest Danicourt (1846-1912), curé de Naours de 1885 jusqu’à sa mort en 1912, avait entrepris des recherches archéologiques sur la présence gallo-romaine locale. Aidé des villageois, il découvrit l’entrée de la carrière de Naours. Toujours soutenu par la population, il se consacra plusieurs années durant au déblaiement des galeries et mit à jour objets usuels, ossements d’animaux, fossiles et pièces de monnaie (il est même question de la découverte de 20 pièces d’or). Il travailla à l’identification des différentes salles et, pour faciliter l’orientation, donna même aux galeries des noms qui reprennent ceux des rues situées à la surface.
Le fruit du travail de l’abbé Danicourt fut consacré le 3 juillet 1893 lors d’un congrès qui réunit dans la Cité souterraine de Naours des membres de trois sociétés savantes : la Société française d’archéologie, la Société d’émulation d’Abbeville et la Société des antiquaires de Picardie. Une colonne commémorative en marque encore le souvenir. Elle est surmontée de l’inscription : « Pour perpétuelle mémoire – Le 3 juillet 1893 – Le congrès archéologique de France réuni à Abbeville pour sa 60e session se transporte et visite l’église et les souterrains. » Suit la liste des participants au congrès. De site oublié, la cité devint ainsi un patrimoine reconnu. Sous l’impulsion d’Ernest Danicourt, qui continua jusqu’à sa mort de veiller à la conservation, à l’aménagement et à la valorisation du site, la cité souterraine fut ouverte au public à partir de 1906.

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À 33 mètres du présent
Le récit que narre la cité de Naours et l’atmosphère qui y règne ont le pouvoir d’émerveiller, même quelqu’un qui craint autant que moi les espaces clos. J’avoue toutefois que sans mon amie Élisabeth qui m’avait invitée à l’accompagner, j’aurais toujours trouvé une excuse pour éviter cette plongée de 33 mètres dans la fraîcheur de la terre. On pénètre dans la cité par une maisonnette à la gauche de laquelle une stèle de 1898 rend hommage aux disciplines scientifiques convoquées pour les recherches dans la cité souterraine. Passée la porte du modeste édifice de briques à colombage, le visiteur est salué par le portrait de l’abbé Danicourt au-dessus d’un escalier à paliers, dissipant les fantasmes de chutes dans des abîmes sans fonds. En bas, les parois semblent si solides que les tonnes de roches au-dessus de nos têtes sont vite oubliées ; les puits d’aération, même s’ils ne permettent pas de voir le ciel, ont eux aussi un effet rassurant. On se prend alors à rêver au quotidien des fuyards dans ces espaces restreints et protecteurs.
À travers les âges avec l’abbé Danicourt
La cité, véritable machine à remonter le temps, nous entraîne jusqu’à de lointaines époques préhistoriques. L’abbé Danicourt avait eu soin dans ses fouilles de mettre en évidence toutes sortes de fossiles qu’il entoura de peinture noire pour que le visiteur ne rate pas une miette de son « voyage à travers les âges ». Il a émaillé çà et là ses trouvailles de légendes et d’explications. Ainsi peut-on lire des inscriptions telles que « inocérame à la forme des plus gracieuses » qui décrit avec poésie un bivalve marin fossilisé, « forme de la cheminée A et de la galerie supérieure B aboutissant à un 2e soupirail C, lequel vomissait la fumée par la cheminée D de la maisonnette du meunier pour tromper l’ennemi » en guise d’explication illustrée à l’entrée d’un conduit ou encore « le pilier monstre, hauteur totale 22 mètres, fondations 60 mètres cubes », commentant le soutènement de la rotonde, un vaste espace sur lequel veille une vierge, avec en guise de plafond le plancher d’une fausse chapelle que l’on aperçoit dehors entre les frondaisons des arbres, à flancs de côteau. À l’extérieur, le promeneur cherchera par conséquent en vain à approcher cet édifice factice, pourtant si plein de charme. Après tant d’espace, le visiteur est contraint de cheminer humblement courbé – petite révérence au passé millénaire qui l’entoure – pour traverser un boyau d’un mètre soixante de haut et rejoindre une salle où se dresse le petit obélisque rappelant la rencontre du congrès des trois sociétés savantes mentionné plus haut, sur lequel, notons, que figurent les noms des participants. D’autres époques s’illustrent dans cette salle : des fossiles fièrement encadrés de peinture noire par l’abbé témoignent du passé millénaire de ce site, tandis que les graffiti des soldats alliés, çà et là ponctués d’un coquelicot, voire de toute une couronne, nous ramènent à un passé plus récent. Le temps, ici, se fait espace et ne semble plus infranchissable. Nombreux sont les visiteurs qui s’attardent devant ce foisonnant jeu de piste avec l’histoire. Pour quitter cette « foule », il suffit de gagner la salle des Ancêtres, puis la galerie transversale avec son Christ en croix, à laquelle succède le musée des métiers anciens qui conduit au centre d’interprétation, nous rapprochant peu à peu du temps présent. Les murs du centre sont couverts de portraits et photos jeunes hommes souriant à la cantonade, absorbés dans des batailles de boules de neige, jouant à saute-mouton ou grimpant aux arbres avec une légèreté et une désinvolture d’enfant, comme si la guerre ne faisait pas rage à quelques kilomètres de là.
1915-1918 : quand la cité offrait du répit aux soldats alliés
Resté à une trentaine de kilomètres du front pendant une bonne partie de la Première Guerre mondiale, le village de Naours se transforma en lieu d’accueil pour les soldats cantonnés dans la Somme, en permission ou en transit. La cité souterraine devint pour eux dès 1915 une destination de « villégiature » où britanniques, australiens, canadiens et néo-zélandais venaient se changer les idées et oublier les affres de la guerre. Ils y laissèrent entre 1915 et 1918 quelque 3 000 graffitis : noms, matricules, régiments, dates, lieux d’origine ou messages, redécouverts en 2014 par l’archéologue Gilles Prilaux de l’INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives). Un centre d’interprétation consacré à ces soldats-voyageurs a été créé en 2015. Il accueille les visiteurs à la sortie des grottes, livrant le témoignage du quotidien de ces hommes venus quérir à Naours quelques moments de répit et d’insouciance, comme l’illustrent notamment les clichés exposés. Le centre a aussi permis à des familles des soldats alliés de retrouver des traces de leurs aïeux.
La cité pendant la Seconde Guerre mondiale : un passé à éclaircir
L’utilisation des grottes pendant la Seconde Guerre mondiale reste nimbée d’incertitudes. Certains témoignages évoquent un dépôt de carburant Des Britanniques au début du conflit. Les Allemands en auraient fait un dépôt de munitions puis une base défensive entre 1941 et 1943 ; des hypothèses fragiles au regard de l’absence d’éléments permettant de fournir des preuves formelles. Par conséquent, ce pan de l’histoire des grottes reste encore largement à écrire.
Et à la surface…
On a peine à quitter ce creuset de l’histoire du monde sans souhaiter revenir s’y immerger un jour. À l’extérieur, la chaleur de l’été surprend et ramène peu à peu le visiteur à la réalité. Une promenade dans le parc mène d’abord à un ravissant cottage avec une roue à aube, flanqué d’une mare et d’un palmier solitaire sur un îlot. Plus loin, un petit zoo d’animaux de la ferme et une aire de jeux — où toboggans, balançoires et filets d’escalade en forme d’insectes rappellent que l’entomologie figure parmi les disciplines citées sur la stèle — prolongent la visite. Quelques escaliers, un parcours d’accrobranche et des chemins ombragés conduisent enfin à un promontoire coiffé de deux moulins en bois sur pivot. Bien qu’« importés », l’un de Linselles, dans le Nord, et l’autre de Stavele, en Belgique, ils évoquent fièrement sur la colline du Guet un paysage rural disparu. Repu de tant d’impressions, le visiteur, avant de repartir, pourra se rafraîchir à la Brasserie des Muches ou faire quelques emplettes à la boutique de souvenirs qui met notamment à l’honneur les coquelicots en verre d’une artisane locale.
Pour en apprendre davantage sur la Première Guerre mondiale dans la Somme, découvrez le cimetière chinois de Nolette ainsi que le centre d’interprétation Vignacourt 14–18.
Décembre 2025

Et à la surface…
On a peine à quitter ce creuset de l’histoire du monde sans souhaiter revenir s’y immerger un jour. À l’extérieur, la chaleur de l’été surprend et ramène peu à peu le visiteur à la réalité. Une promenade dans le parc mène d’abord à un ravissant cottage avec une roue à aube, flanqué d’une mare et d’un palmier solitaire sur un îlot. Plus loin, un petit zoo d’animaux de la ferme et une aire de jeux — où toboggans, balançoires et filets d’escalade en forme d’insectes rappellent que l’entomologie figure parmi les disciplines citées sur la stèle — prolongent la visite. Quelques escaliers, un parcours d’accrobranche et des chemins ombragés conduisent enfin à un promontoire coiffé de deux moulins en bois sur pivot. Bien qu’« importés », l’un de Linselles, dans le Nord, et l’autre de Stavele, en Belgique, ils évoquent fièrement sur la colline du Guet un paysage rural disparu. Repu de tant d’impressions, le visiteur, avant de repartir, pourra se rafraîchir à la Brasserie des Muches ou faire quelques emplettes à la boutique de souvenirs qui met notamment à l’honneur les coquelicots en verre d’une artisane locale.
Courte présentation des trois sociétés savantes dont les membres spécialistes et amateurs éclairés se réunirent en 1893 à Naours, apportant à la cité souterraine une reconnaissance scientifique nationale et régionale, contribuant à la valorisation future de ce patrimoine.
1. Société française d’archéologie
Fondation : 1834 par l’archéologue, historien et philanthrope normand Arcisse de Caumont. Reconnue d’utilité publique.
Vocation : l’étude et la sauvegarde des monuments et du patrimoine, et la diffusion de la connaissance à travers des publications scientifiques de haut niveau ; publication d’un bulletin annuel et des actes trimestriels du congrès.
Site web : www.sfa-monuments.fr
2. Société d’émulation d’Abbeville
Fondation : le 13 vendémiaire An VI (4 octobre 1797) par plusieurs personnalités de la ville dont Eugène Pioger, son premier président, Jules Boucher de Crèvecœur, père de Jacques Boucher de Perthes (un pionnier de la préhistoire en France) et Adrien Tillette de Mautort.
Vocation : l’étude et l’encouragement des lettres, des sciences et des arts, avec pour principaux domaines : l’histoire, la géographie et l’archéologie locales, notamment d’Abbeville et de sa région ; publications d’ouvrages et d’un bulletin annuel.
Site web : www.societe-emulation-abbeville.com/présentation
3. Société des antiquaires de Picardie
Fondation : en1836 par des historiens et archéologues amiénois.
Vocation : l’étude de l’art et de l’histoire de la Picardie et des pays de langue picarde, des origines à nos jours. Reconnue d'utilité publique depuis 1851, la Société compte actuellement environ 180 membres. Elle est à l’origine de la création du musée de Picardie dont elle fit don à la Ville d'Amiens en 1869. Publications de recherches et découvertes dans les Mémoires et les Bulletins.
Site web : Société des Antiquaires de Picardie
Facebook : Société des Antiquaires de Picardie
Instagram : @societedesantiquairesdepicardie
Infos pratiques
Juillet-août : tous les jours de 10 h 00 à 18 h 30
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Avril, mai, juin, septembre : de 10 h 00 à 17 h 30 (18 h 30 le week-end)
Fermé le lundi
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Février-mars : de 10 h 00 à 16 h 30
Fermé le lundi -
Du 1er octobre à la fin des vacances de la Toussaint de la zone B : de 10 h 00 à 17 h 30
Fermé le lundi -
Fermeture annuelle de la fin des vacances de la Toussaint de la zone B au 31 janvier de l’année suivante
Possibilité de visites pour les groupes à partir de 15 personnes, sur réservation uniquement
Jours fériés : fermé le lundi de Pâques et le 1er mai
Dernier départ de visite possible 1h30 avant la fermeture.
Possibilités de visites guidées ou audioguidées
L’audioguide est disponible en : français, anglais, néerlandais, allemand, espagnol et dans la langue des signes française (pour toutes les langues : disponible en version adulte et enfant).
Recommandations
Température 9 °C : prévoir un vêtement chaud.
Éclairage faible : munissez-vous éventuellement d’une lampe torche ou d’un smartphone.
Cité souterraine de Naours
5 rue des Carrières
80260 Naours
📞 Tél. : +33 3 22 93 71 78
📧 Courriel : contact@citesouterrainedenaours.fr
🌐 Site web : www.citesouterrainedenaours.fr
📘 Facebook : Cité souterraine de Naours
📷 Instagram : @citesouterrainedenaours
Les souterrains de la cité sont actuellement fermés en raison de travaux de préservation et de consolidation en raison non seulement d’altérations des parois et de dégradations des graffitis liées à la proximité du public avec certains murs, mais aussi de l’érosion naturelle.
Le reste du site reste toutefois accessible : le centre d’interprétation de la Grande Guerre, le parc de dix hectares, l’activité d’accrobranche ou encore le minigolf.
CHAPITRE 5
Le musée des frères Caudron
Pionniers de l'aéronautique
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L’office du tourisme de Rue et le musée Caudron se partagent un bâtiment en face de la chapelle du Saint-Esprit. Pour accéder aux collections notamment composées de maquettes, de trophées ou encore de photos, il faut traverser l’office du tourisme au-dessus duquel un ornithoptère plane et déploie ses ailes de coton et de saule en signe de bienvenue au musée. Cette maquette à l’échelle un demi d’un aéronef conçu par l’ingénieur prussien Otto Lilienthal, qui perdit la vie lors d’un essai le 9 août 1896 à Gollenberg, invite le visiteur à plonger dans l’épopée de l’aviation aux côtés de deux frères que rien ne prédestinait à devenir constructeurs d’avions. Laissons derrière nous cet engin volant, ce rêve d’Icare, tout droit sorti d’un codex de Léonard de Vinci, et saluons les deux protagonistes de notre histoire.
Inséparables
À l'entrée du musée se dressent deux bustes en marbre qui ne laissent rien présager de l'extraordinaire aventure des deux frères inséparables : à droite, Gaston l'aîné, aux traits encore légèrement enfantins et à l'expression grave ; à gauche, le juvénil et séduisant Renét. Rien ne semblait prédestiner ces deux frères issus d'un milieu paysan à une carrière de constructeurs d'avions. Pourtant, ils construisirent 10 330 avions et formèrent près de 9 000 pilotes dans leurs écoles (Le Crotoy, Ambérieu en Bugey, Guyancourt-Voisins-le-Bretonneux, Royan et Rochefort-sur-Mer).
En 1900, Gaston avait seize ans et René quatorze lorsque la famille quitta la ferme du Thurel, où les parents étaient manouvriers, pour louer la ferme de Romiotte, à Ponthoile. Des années plus tard, ils y effectueraient leurs premiers vols. Gaston, travailleur et excellent élève, rêvait de devenir ingénieur. René, quant à lui, était féru de sport. Tous deux développèrent une passion pour la mécanique et pour toutes sortes d'expériences, parfois périlleuses.
L'aviation n'en était qu'à ses balbutiements, mais les concepteurs et les pilotes captivaient déjà le public. Ce dernier suivait avec fascination les exploits de Clément Ader, à qui l'on attribue l'invention du mot « avion », de Louis Blériot, qui traversa la Manche en 1909, et des frères Wright, Orville et Wilbur, qui firent voler avec succès le premier avion motorisé en 1903. En 1904, les frères Wright obtinrent un brevet pour leur appareil en France. Quatre ans plus tard, Wilbur se rendit au Mans pour y effectuer des démonstrations, notamment des virages contrôlés et des vols long-courriers.
Optimisme et persévérance
À cette époque, Gaston et René en sont encore à leur phase de
« bricolage ». Leur souhait de créer un bimoteur n’aboutit pas : le moteur commandé n’a pas été livré. Vers 1908, Gaston, marié depuis un an avec Charlotte Devisme et devenu papa d’une petite Odette, a repris le commerce de vins et spiritueux de son beau-père à Rue. René est resté à la ferme de Romiotte pour travailler aux côté.
Mais leur rêve n’est pas mort : puisque leur projet d’un avion motorisé ne s'est pas concrétisé, ils décident en mai 1909 de se passer de moteur, d’atteler leur jument Luciole et de l’utiliser comme force de traction. René s’installe dans le planeur tandis que Gaston, prudent père de famille, prend les rênes de la charrette. Une stèle, en face de l’ancienne ferme familiale de Romiotte, rappelle aujourd’hui encore les vols, certes en ligne droite, mais tout de même à une quinzaine de mètres d’altitude, qu’accomplirent ces deux pionniers. Érigée en mai 1938 par les amis et admirateurs des frères Caudron sous le patronage de l’Aéro Club de France et sur l’initiative des anciens de l’escadrille 202, elle porte cette inscription :
« Vous qui passez, sachez qu’ici, en 1909, deux Picards, Gaston et René Caudron, ont effectué leurs premiers vols sur un aéroplane conçu et réalisé par eux. Depuis ce jour mémorable, leur nom est inscrit à jamais dans l’histoire de l’aviation triomphante. »

L’envol
Grâce à leur opiniâtreté et à l’aide financière de leurs parents, Gaston et René perfectionnent leur appareil, réussissant ainsi, en 1910, à parcourir sans encombre dix kilomètres. C’est au printemps de cette année-là qu’à Rue, ils créent leur usine sur laquelle trône fièrement l’inscription « AÉROPLANES CAUDRON FRÈRES ». Parallèlement, ils fondent l’école du Crotoy, face à la mer, où ni la végétation ni le relief du terrain ne gênent les évolutions des apprentis aviateurs. Les élèves se forment au Crotoy, puis achètent leurs appareils à Rue. Ainsi l’affaire prospère – bien que la production reste encore artisanale. Ce sont toutefois l’intérêt de l’armée pour les avions Caudron et la guerre qui propulsèrent plus tard l’entreprise vers la grande industrie, faisant leur renommée et les conduisant à collaborer avec Renault.
Auparavant, quelque 9 000 pilotes furent formés chez Caudron : des aviateurs aussi célèbres que le légendaire Jules Védrines qui atterrit en 1919 sur le toit des Galeries Lafayette, Adrienne Bolland, première femme à traverser la Cordillère des Andes en avion (1921), le Suisse François Durafour qui se posa sur le Mont Blanc en 1921 ou encore Bessie Coleman, icône de la lutte contre la ségrégation, qui fut la première aviatrice afro-américaine et la première femme noire à obtenir un brevet de pilote (1921). Parmi les élèves de l’école du Crotoy figurait aussi un jeune natif du village de Longpré-les-Corps-Saints à la célébrité fugace : Philippe Marty. Embauché en 1911 comme mécanicien, il obtint son brevet de pilote en 1912, à l’âge de 19 ans,
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et devint chef-pilote la même année. Promis à un brillant avenir, il effectua bientôt des démonstrations qui le conduisirent jusqu’en Écosse où ses évolutions audacieuses lui valurent un triomphe. Ce début de carrière fulgurant trouva une fin tragique en Angleterre. En 1913, il quitta Caudron pour entrer comme chef-pilote à la Grahame White Company, à Londres. Lors d’une démonstration de voltige à Hendon, le 26 avril 1914, il trouva la mort en effectuant un piqué en spirale. Il venait de fêter ses 21 ans quelques jours auparavant. Son corps fut rapatrié à Longpré où il repose aux côtés de son frère aîné Maurice, mort pour la France le 29 octobre 1914, à l’âge de 33 ans.
De la Première Guerre mondiale à l’entre-deux-guerres
En 1913, les tensions se multiplient et la guerre se profile à l’horizon. L’armée s’intéresse peu à peu aux frères Caudron qui présentent cette année-là leur biplan au président de la République française Raymond Poincaré et au Roi d’Espagne Alphonse XIII. La renommée naissante des avions Caudron atteint la Chine qui commande 12 avions. Tandis que les appareils sont acheminés par bateau en pièces détachées, René et quelques ouvriers de l’usine de Rue gagnent l’Empire du Milieu à bord du Transsibérien. Sous les yeux ébahis de leurs clients chinois, le menuisier Boffa et le mécanicien Martinèche réussissent la prouesse de monter chaque avion en l’espace de trente minutes. Le constructeur français et son pilote d’essai Émile Obre effectuent les tests de vol – tests au cours desquels le jeune avionneur fut le premier à réaliser des clichés de la Cité interdite vue du ciel – un évènement marquant dans l’histoire de la photographie.
En août 1914, la guerre éclate, les Allemands progressent vers la côte (ils atteindront Amiens en septembre). Aussi, pour échapper à l’avancée de l’armée germanique, ordre est donné de transférer l’usine à Lyon. Gaston, qui dirige l’affaire, est chargé de dessiner des prototypes répondant au cahier des charges de l’armée, tandis que René est affecté près de Paris, à Issy-les-Moulineaux, pour y créer une seconde usine qui comptera jusqu’à 1 300 ouvriers. Là, à partir de 1915, il collaborera avec Henry Potez et Marcel Bloch, le futur Marcel Dassault, à la production en série de l’avion G3.
Du fait de la demande militaire croissante et des besoins de production rapide, les deux frères – dans un élan patriotique pour participer à l’effort de guerre – cèdent des licences de fabrication à l’étranger, sans exiger de redevance. Des appareils sont alors produits en Angleterre, en Italie, dans l’Empire russe, aux États-Unis, en Espagne ou encore en Belgique, mais avec des adaptations locales.
Le 12 décembre 1915, Gaston teste, comme il le fait souvent, l’un des prototypes, le Caudron R.4. Mais ce jour-là, l’appareil se disloque, prend feu et s’écrase, coûtant la vie à l’aîné des frères Caudron qui meurt à 33 ans, laissant derrière lui son épouse Charlotte et sa fille Odette, alors âgée de sept ans.
Malgré cette perte douloureuse, René reste à la tête de l’usine en banlieue parisienne. Les pilotes des escadrilles Caudron poursuivent le combat à bord des appareils construits à Issy-les-Moulineaux, tandis que des convoyeurs testent, puis pilotent les avions vers les écoles de formation et vers le front. L’école du Crotoy, fermée en août 1914, rouvre en 1915 pour répondre aux besoins croissant de pilotes et proposera une formation au bombardement à partir de 1917.
![]() Les as des asBessie Coleman | ![]() Les as des asFrançois Durafour | ![]() Les as des asAdrienne Bolland |
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![]() Les as des asPhilippe Martys Grab in Longpré-les-Corps-Saints | ![]() Les as des asSadi-Joseph Lecointe |
De la fin de la guerre à l’essor de Caudron
La guerre s’achève et l’entreprise Caudron continuer de prospérer, même après la fermeture de l’école de pilotage en 1928 quand la commune du Crotoy décide d’ouvrir la plage aux baigneurs et de privilégier la villégiature. La fin de la Grande Guerre, qui ne fut pas la der des ders ainsi qu’on l’espérait, marque la fin des commandes militaires. René ferme l’usine de Lyon et doit licencier deux tiers du personnel. À Issy-les-Moulineaux, les affaires reprennent dans le contexte tendu de la concurrence internationale.
René adopte une nouvelle stratégie et diversifie sa production : hydravions, appareils de transport, avions de tourisme et de sport, mais aussi, revenant ainsi à ses premiers amours, avions d’apprentissage. Ainsi naît le Caudron Luciole, en hommage à la jument qui partagea les débuts de l’aventure aéronautique des deux frères. Cet avion robuste, équipé d’un moteur Renault, est conçu pour pardonner les maladresses des élèves pilotes. Il deviendra l’un des appareils d’apprentissage les plus populaires de son temps.
Malgré la qualité des avions, la volonté d’innovation et la réputation de la Société des avions Caudron, le secteur aéronautique reste fragilisé par le crash boursier de 1929 et l’entreprise a besoin de capitaux pour se moderniser. À l’époque, Louis Renault, déjà fabricant de moteurs d’avions depuis la Première Guerre mondiale, souhaite renforcer son activité dans le secteur. Ainsi naît la Société anonyme des avions Caudron, la SAAC, dont Renault devient majoritaire en acquérant 55 pour cent des parts. Bien que devenu minoritaire, René poursuit l’aventure avec son directeur technique Marcel Riffard et six brillants ingénieurs-dessinateurs. Ensemble, ils continuent de produire des avions faits pour se plier aux prouesses des aviatrices et aviateurs de légende qui battront à leurs commandes quantités de records de vitesse, de distance ou d’altitude.
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Vers la Seconde Guerre mondiale et au-delà
Avant la fermeture de l’école du Crotoy en 1928, René avait déjà repris celle d’Ambérieu en Bugey en 1926. Il en ouvre à présent trois autres. Les prémices d’une nouvelle guerre se dessinent et la tension monte en Europe. René, fraîchement marié, vend le reste de ses parts à Renault et quitte la SAAC en 1938. L’usine, réquisitionnée en juin 1940, continuera de fonctionner sous la contrainte de l’occupant. Après la libération, la société est nationalisée, devenant les Ateliers aéronautiques d’Issy-les-Moulineaux. La boucle ne sera pourtant vraiment bouclée qu’après la guerre quand 300 planeurs Caudron du modèle Épervier dessiné en 1940 et portant sur l’aileron arrière la prestigieuse marque « Caudron » seront produits, rappelant que deux jeunes pionniers débordant d’enthousiasme et une jument nommée Luciole conquirent jadis les airs à bord d’un appareil dépourvu de moteur.
Près de quarante-cinq ans après Gaston, le 27 septembre 1959, René s’éteint dans la Somme. Parti faire une sieste, lors de ce dimanche en famille, il s’endort pour toujours, tandis que les hommes sont à la chasse et que les femmes s’affairent à la cuisine. Avec des compagnons de route, il avait toutefois célébré quelques mois auparavant le cinquantième anniversaire de son premier vol avec son aîné.
À Rue, l’ancienne usine Aéroplanes Caudron Frères a été démontée. Mais le musée des frères Caudron leur rend hommage ainsi qu’à tous les hommes et femmes qui les accompagnèrent dans la conquête du ciel. À quelques kilomètres de là, la ville du Crotoy ne les a pas oubliés : des noms de rues, l’hôtel Les Aviateurs ou encore le Chemin des Avions, près de la plage rappellent que cette station balnéaire fut un berceau et un haut-lieu de l’aviation.

Merci à Arlette Sanchis de m’avoir autorisée à utiliser quelques-unes de ses illustrations pour enrichir le chapitre 3 sur le musée des frères Caudron.

Merci aux agents du patrimoine de la ville de Rue : à Karine Bellart pour toutes ses précieuses informations et ses corrections bienveillantes, à Virginie Desmarest pour m’avoir aidée à établir le contact avec Karine et au-delà, à Robin Frenel pour son accueil et sa courtoisie.
Merci à tous les trois pour leur dynamisme, leur engagement et leur gentillesse.



Karine Bellart Robin Frenel Virginie Demarest
Service du Patrimoine – Office du tourisme
10 Place Anatole Gosselin
80120 RUE
Virginie et Robin vous accueillent toute l’année avec le sourire du mardi au samedi de 9 h 30 à 12 h 30 et de 14 h à 17 h.
Fermé les dimanches, lundis et jours fériés.
Chapelle du Saint-Esprit
Place Anatole Gosselin
80120 Rue
Horaires :
de la mi-janvier à la mi-décembre, du mardi au samedi, de 10 h 00 à 16 h 30.
Beffroi
Église Saint-Wulphy
Pour visiter l’église Saint-Wulphy, où sont conservées les reliques de saint Wulphy, il suffit de longer la chapelle sur la droite, l’église se situe juste derrière.
Horaires
Tous les jours de 10 h 00 à 17 h 00.
La messe se déroule tous les dimanches matin (sauf exception) à 11h.
Tél. : 03 22 25 69 94
Courriel : servicedupatrimoine.rue@gmail.com
Internet : www.rue-baiedesomme.com
Facebook : Rue en Baie de Somme
CHAPITRE 6
Maison Sadi Lecointe
Sur les traces de femmes et d’hommes qui risquèrent tout
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À Beaucamps-le-Jeune, au carrefour de la rue d’Aumale et de la rue Sadi Lecointe, se trouve une longère à colombages en brique claire, pimpante, coiffée d’un toit d’ardoise et ponctuée de volets blancs – tous clos. Non pour cacher la collection unique d’uniformes, de photos et d’objets qu’elle abrite mais pour préserver ces pièces historiques. D’ailleurs, une fois franchi le seuil, Patrick Lecointe, son propriétaire, vous en livre sans réserve les secrets. En 2022, après la pandémie de COVID, lui et Jeannine, son épouse depuis plus de soixante ans, ont créé ce musée mémoriel baptisé « Maison Sadi Lecointe » en l’honneur du grand-oncle de Patrick, Joseph Sadi Lecointe. Les trésors exposés sont le fruit de l’insatiable curiosité que ce passionné de 82 ans nourrit non seulement pour son aïeul, l’aviateur et héros de la Première Guerre mondiale Joseph Sadi Lecointe, mais aussi pour l’histoire de l’aviation et les deux grands conflits qui ont agité le monde au siècle dernier. Ils illustrent tout l’intérêt qu’il porte à la mémoire de celui qui fut le compagnon de route et ami de Jean Moulin, une passion née dans le grenier de la maison familiale, depuis le jour où il découvrit des documents anciens. C’était il y a quatre décennies.
![]() Le musée | ![]() Montgolfière |
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![]() Dans le vestibule | ![]() La valise de Guynemer |
Des frères Caudron à Sadi Lecointe
Au mois de février 2026, à l’office du tourisme de Rue, une feuille de format A4 avait éveillé ma curiosité – en particulier les personnages en uniformes hauts en couleur qui y figuraient. Remarquant mon intérêt, Virginie Desmaret, agente du patrimoine, me conseilla vivement de visiter le musée dont ce prospectus vantait tant la valeur et l’attrait historique que la dimension humaine. Comme souvent, on se promet de faire des choses qu’il nous arrive d’oublier – à moins que les circonstances ne s’en mêlent. Ainsi, lors de ma deuxième visite à Rue, au musée des frères Caudron, un hasard – providentiel – plaça sur ma route le fondateur du « Musée du souvenir français – Maison Sadi Lecointe », Patrick Lecointe, qui m’engagea à venir découvrir sa collection à Beaucamps-le-Jeune.
Une longère aux volets clos
Un matin de printemps, j’arrive au musée avec une légère avance sur l’heure de mon rendez-vous. Patrick et son épouse, qui habitent à une bonne heure de route et se déplacent exclusivement sur rendez-vous pour ouvrir la porte de leur royaume, m’attendent déjà. Ce jour-là, il fait très frais, et à l’intérieur de la longère dont Patrick, soucieux de protéger ses pièces d’exposition, n’ouvre quasi jamais les volets, il fait carrément froid.
Cet inconfort est toutefois vite oublié une fois que l’on passe le seuil du bâtiment pour se plonger dans des époques aujourd’hui bien lointaines. Dans le vestibule, une cheminée en brique rouge et à manteau en fonte noire sobrement ouvragé, typique de la Picardie au 19e siècle, abrite la reproduction d’une montgolfière qui évoque l’origine de la conquête du ciel. La valise d’enrôlement de Georges Guynemer, l’as de la Grande Guerre mystérieusement disparu en 1917 au-dessus de la Belgique à l’âge de 23 ans, attire immédiatement le regard. Un livre d’or bien rempli, orné comme il se doit d’un biplan, des photos de Sadi Lecointe et toutes sortes d’objets lui ayant appartenu constituent ensuite le point de départ du récit que Patrick déroule avec verve. Il retrace l’histoire de l’as de l’aviation que fut son aïeul et des grands conflits planétaires du siècle passé. Mais surtout, il fait revivre la trame humaine sur laquelle ces évènements se sont tissés.
Un départ difficile dans la vie
Patrick narre son récit à hauteur d’homme, le ponctuant du nom de contemporains de Joseph Sadi Lecointe comme les frères Caudron, les frères Wright, Nungesser, Guynemer ou encore Joséphine Baker qui put bénéficier de ses conseils de pilote chevronné. Il parle aussi avec émotion d’amis de l’aviateur : Eugene Bullard, le premier pilote afro-américain de l’histoire, et Jean Moulin, aux côtés de qui il entra en résistance dans le réseau Rafale-Andromède.
La vie du futur as de l’aviation, né en 1891 à Saint-Germain-sur-Bresle, non loin de Beaucamps-le-Jeune, commença toutefois sous des auspices funestes : son père, Séraphin Lecointe, est alcoolique et violent envers sa femme Noémie. Le couple quitte Beaucamps pour s’installer à une quinzaine de kilomètres de là, à Gourchelles, le village d’origine de Séraphin dans l’Oise. Deux autres garçons y voient le jour : Juste, en 1896, puis Marcel, en 1898. Noémie est de nouveau enceinte quand Séraphin la violente une fois de plus. Elle s’enfuie chez ses parents à Beaucamps-le-Jeune où naît son quatrième fils, Philogène, qui ne vivra que quelques semaines. Confiant Juste et Marcel à Émile et Argentine Lemire, ses parents, Noémie part s’installer à Nogent-sur-Oise, puis à Creil avec Sadi. Auparavant, elle avait porté plainte contre Séraphin auprès du tribunal d’Amiens qui prononça le divorce et condamna l’époux violent à huit jours de prison.
Du couvreur-zingueur au résistant, monsieur Pierre
Devenu couvreur-zingueur, Sadi se fait embaucher comme mécanicien-soudeur chez un constructeur d’avions qui fabrique un petit appareil, le Zénith. Le 30 janvier 1910, il propose de le tester, alors qu’il n’a pas la moindre expérience de pilotage. C’est le début d’une passion et d’une nouvelle vie. Un peu plus d’un an plus tard, il obtient son brevet de pilote civil. Engagé par la suite chez le fabricant de moteurs Anzani, il effectue des démonstrations aériennes et obtient son brevet de pilote militaire le 20 septembre 1913.
Sa voie est dès lors toute tracée. Lors d’un vol de reconnaissance, le 8 août 1914, pris pour cible, l’appareil du sergent Lecointe est endommagé et son coéquipier est blessé. Sadi regagne les lignes françaises pour embarquer un remplaçant et repartir en observation, un geste qui lui vaudra une citation.
À partir de 1915, il devient instructeur. À l’époque, les soldats préféraient « mourir en haut que dans les tranchées », explique Patrick. À l’époque, la formation était pourtant sommaire. Au bout de trois semaines, les élèves avaient deux essais. S’ils étaient concluants, ils étaient brevetés. Sinon, ils retournaient à leur arme d’origine. Devenir pilote n’était pas sans risque. À ce moment-là, seuls les
aérostiers-observateurs dans leurs ballons captifs disposaient de suffisamment de place dans leurs nacelles pour embarquer les volumineux parachutes. Les aviateurs n’avaient quant à eux pas cette chance, ce qui explique pourquoi tant d’entre eux moururent aux commandes de leurs appareils. À la fin de la guerre, Sadi en avait formé quelque 1 500.
En 1919, de retour dans la vie civile, il devient l’homme de tous les records, entre autres, d’altitude, en montant sans masque à 8 900 mètres (mars 1919) ou encore de vitesse, en pulvérisant régulièrement ses propres records. Ainsi atteint-il les 313 km/h le 12 décembre 1920, ce qui lui vaut une renommée mondiale. Mais le ciel ne suffit pas à cet ami d’Ettore Bugatti qui s’illustre aussi sur les pistes de sport automobile en remportant notamment fin octobre de cette année-là l’épreuve de vitesse des journées Léon Bollée au Mans.
Dans les années vingt, Sadi s’engage en faveur des anciens pilotes de la Première Guerre mondiale, cofondant l’association des Vieilles Tiges qui œuvre à la préservation de la mémoire aéronautique, à l’entraide entre aviateurs et à la transmission de la passion du vol aux jeunes générations. En 1927, il crée l’Association des professionnels navigants de l’aviation (APNA). Les assurances, les fonds de prévoyance et le statut du personnel navigant font partie de ses missions. Ces deux associations existent encore aujourd’hui.

En 1936, l’aviation manque de pilotes. Au mois de novembre, Jean Moulin, alors chef du cabinet du ministère de l’Air au gouvernement du Front populaire, charge Sadi Lecointe d’organiser les écoles de l’Aviation populaire. Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, le lieutenant-colonel est appelé. Il est démobilisé en 1940. Plus tard, il refuse de travailler pour l’occupant. Le gouvernement de Vichy confisque alors ses biens, le dégrade de sa qualité d’officier, lui retire sa Légion d’honneur et le prive d’une partie de sa pension. Entre-temps, il avait aidé de nombreux pilotes à passer en Angleterre ou à rejoindre Gibraltar.
Cette fois, il quitte Paris pour rejoindre son ami Jean Moulin et le réseau de résistance Rafale-Andromède en zone libre, près de Tours. Sadi devient alors monsieur Pierre. Le réseau transmet des renseignements aux Anglais, les informant notamment du projet d’Hitler de construire un bombardier, l’Amerikabomber, pour détruire New York, un projet qui, grâce à la surveillance des résistants, n’aboutira pas pendant la guerre..
Trahi par un membre du réseau, Sadi est arrêté au printemps 1944 et transféré dans les locaux de la Gestapo du Square Rapp à Paris. Torturé par des collaborateurs et dans un état de grande faiblesse, il est admis quelques jours plus tard à l’hôpital Saint-Louis où il décède le 15 juillet. Inhumé au cimetière du Père-Lachaise, il sera rapatrié en 1946 à Beaucamps-le-Jeune
où il repose aux côtés de sa mère, à qui, en 1911, juste après avoir obtenuson brevet de pilote, il avait envoyé un ouvrage intitulé Les conquérants du ciel, à l’intérieur duquel figurait la dédicace suivante :
« À toi maman qui a toujours cru en moi. Ton fils chéri qui est à présent aviateur. Merci. 11 février 1911. Paris. Sadi Lecointe. »

Patrick Lecointe, un passionné d’histoire et d’aviation
Patrick et moi quittons le vestibule qui s’ouvre sur une longue salle peuplée de mannequins en uniformes – authentiques – que le petit-neveu de Sadi Lecointe a achetés ou qui lui ont été donnés. Et pour chacun d’eux, mon guide connaît une histoire, une anecdote, un contexte historique.
Ainsi me présente-t-il les uns après les autres le jeune Charles Nungesser, mystérieusement disparu avec François Coli lors de la première tentative de rallier Paris à New York en 1927, Eugene Bullard, dans son véritable uniforme, un aviateur vêtu d’un manteau en peau de loutre pour le protéger du froid à haute altitude, des soldats allemands et japonais, une petite fille portant une aube de communiante taillée dans un parachute ou encore une infirmière veillant sur un soldat mourant, fauché par l’hélice d’un Caudron. Mais cette liste est loin d’être exhaustive, et tout ce petit peuple immobile, que Patrick réarrange et complète régulièrement, paraît conspirer pour entraîner le visiteur vers d’autres odyssées aussi instructives que romanesques. D’autant que l’abondance de maquettes, de photos et d’objets d’époque offre toutes sortes de pistes d’envols à la curiosité.
Jeannine nous tire de notre discussion pour nous proposer un café. Frigorifiée après cette visite, je suis ravie d’accepter. Nous nous installons dans la cuisine qui tient plus d’un musée que d’une pièce domestique. J’apprends au passage que mon guide est aussi l’auteur de nombreux ouvrages, notamment de celui intitulé « Sadi Lecointe, pilote providentiel ». Bien que nombre d’entre eux soient épuisés, ils sont disponibles sur le site de la Bibliothèque nationale de France*.
Pour clore cette immersion de quelques heures dans l’histoire du Souvenir français, Patrick propose de m’ouvrir sa réserve. Lui et Jeannine ont acquis une petite bâtisse sur un terrain attenant à la longère. Il y entrepose des trésors plus récents, notamment en lien avec la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est certes qu’un entrepôt et pourtant, là aussi tout est agencé à la façon d’un récit du passé.
Après avoir chaleureusement remercié mes hôtes pour leur accueil et les deux ouvrages qui m’ont été offerts, Patrick m’indique comment me rendre au cimetière à la sortie du bourg. Dans la rue déserte, un agent de la commune finit de tailler la verdure qui borde la chaussée. Peu après, il remballe son taille-haie. Je reste seule avec les oiseaux qui donnent un récital ; la fraîcheur matinale s’est dissipée et le soleil printanier semble les inspirer.


Le caveau de la famille Lemire-Lecointe rappelle que Sadi repose aux côtés de sa mère, dont il demeura proche toute sa vie. Les inscriptions sur la stèle laissent entrevoir l’homme qu’il fut : pilote, aviateur, héros multi-décoré, recordman, résistant et bien plus encore, un homme dont Patrick retracera pour vous le parcours avec émotion et passion si vous prenez la peine de convenir d'un rendez-vous avec lui. Et à l’heure où les derniers témoins disparaissent, les passionnés comme lui sont plus précieux que jamais.
MUSÉE DU SOUVENIR FRANÇAIS
Maison Sadi Lecointe
3 rue d’Aumale
80430 Beaucamps-le-Jeune
VISITE SUR RENDEZ-VOUS
Fixe : 03 21 81 77 51
Mobil : 06 20 23 93 81
Courriel : Jeannine62140@orange.fr
Facebook : Patrick Lecointe


























































































































































































